Jodorowsky’s Dune : « le film que vous ne verrez jamais »

Il est de ces films marquants qui n’ont jamais vu le jour : finir un film étant en soi un miracle, l’histoire du cinéma est émaillée de films à l’ambition démesurée n’ayant jamais été réalisés pour des contraintes parfois étonnantes. L’homme qui tua don quichotte de Terry Gilliam, l’Enfer de Henri Georges Clouzot, ou encore le Napoléon de Stanley Kubrick, sont des preuves que la loi de Murphy a souvent tendance à porter ses vues sur ce pauvre cinéma. Et le « Dune » d’Alejandro Jodorowsky n’échappe pas à la règle.

Jodorowsky's Dune : « le film que vous ne verrez jamais »

Le « Jodo » est au sommet de sa gloire lorsqu’il commence à imaginer le projet à la fin des années 70. Il a alors accouché de monuments de contre-culture, dont El Topo, western métaphysique qui a lancé entre autres la vague des « Midnight Movies » et ayant été le premier film placé au rang de « culte », bien avant le Rocky Horror Picture Show. Ni plus, ni moins. L’adaptation de Dune, une œuvre emblématique de la littérature de science fiction, rédigée par Frank Herbert semblait parfaitement convenir aux ambitions de Jodo : il veut créer un « prophète », une expérience hallucinatoire sans hallucinogène, une œuvre filmique qui bouleversera les consciences, et ce, jusqu’à l’idée même de narration. Le projet fera trembler les studios et ne passera pas à la case réalisation pour des raisons budgétaires. Clap de fin, générique ? Le documentaire de Frank Pavich propose de revenir sur la genèse d’un tel projet en faisant témoigner les artistes ayant mis la main à la pâte dont Jodorowsky, mais aussi le génial Dan O’Bannon, qui écrira Alien pour se consoler après la défaite face aux studios, ou encore des intervenants contemporains (parmi eux, Nicolas Winding Refn, le bonhomme à l’origine de la trilogie Pusher, et de Drive) peut être plus à même d’apprécier les retombées de ce « Dune » jamais réalisé. Le seul résultat tangible de ce projet est le storyboard réalisé par Jodorowsky et Moebius, excusez du peu. Et là, on entre vraiment dans ce qui fait tout l’intérêt du film.

La machine à rêver - METAL HURLANT

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Le mystique du storyboard, amplifié par le témoignage de Nicolas Winding Refn, est une porte d’entrée vers le projet « Dune » : le réalisateur danois avoue être le seul à avoir « vu » réellement l’adaptation, en feuilletant le storyboard accompagné de son conteur. Le projet, bien qu’inachevé, possède une aura légendaire : réunir Salvador Dali, Orson Welles, ou encore Mick Jagger est déjà un pari plus qu’osé. Mais lorsqu’on voit que Jodorowsky réussit à engager l’artiste espagnol en lui promettant qu’il sera payé 100 000 dollars à la minute d’écran, ou encore à convaincre Welles en arguant qu’il pourra manger et boire tous les jours dans son restaurant préféré, on a déjà explosé la stratosphère des projets aux parties génitales surdimensionnées. Jodorowsky veut réunir une équipe de « guerriers » pour enfanter son prophète : Pink Floyd et Magma sont même approchés pour réaliser la bande originale. « Dune », c’est un rêve de cinéaste et de cinéphile, dont la réalisation sera plus problématique pour les raisons budgétaires que l’on connaît. Les studios craignent aussi que le film ne trouve pas son public : selon eux, qui resterait assis douze heures devant un film ?

La genèse inachevée de ce rêve de cinéma ouvre pourtant sur une question: comment un « non-film » a pu marquer autant l’histoire du cinéma ? « Dune », est selon un des intervenants « un astéroïde qui aurait raté la terre mais qui l’aurait irradiée par ses spores ». Jodorowsky, s’il n’a pas réalisé de film a réalisé un exploit : permettre à des artistes géniaux de se réunir. De ce bouillonnement créatif, jailliront des idées reprises dans Alien, Blade Runner, Les aventuriers de l’Arche Perdue, ou encore Star Wars. Dans tous ces films, ainsi que dans les têtes des spectateurs du documentaire, le Dune de Jodorowsky existe. Tout cela peut nous amener vers d’autres questionnements : doit on appeler Dune un film ? Mais au juste, qu’est ce qu’un film ?

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La ressemblance entre la tête du temple de Dune et la tête de la créature de Alien est frappante. Voilà la forme du dessin reprise dans Prometheus.

Par sa mise en scène très fictionnelle, le documentaire relate « l’aventure d’une écriture » d’une manière quasi-mystique : le film n’a pas passé la case réalisation, et n’a donc pu ni être vu, ni possédé. Franck Pavich offre pourtant la parole à des témoins rassemblés autour d’un point commun. Dune « existe » dans l’esprit des artistes ayant participé à l’élaboration du projet les intervenants plus contemporains qui appréhendent les géniales retombées de celui-ci. L’effet du documentaire est ici de faire exister Dune dans l’esprit du spectateur : en écoutant Jodorowsky conter son épopée, fiction et réalité s’imbriquent. Car il s’agit bien d’une épopée, et on se fiche assez vite de la véracité des faits contés (même s’ils sont avérés) : voir Jodorowsky engager un maître karatéka pour former intensivement son fils (Brontis, interprétant le héros de Dune, Paul Atréides) aux arts martiaux est un sacrifice pour le corps et surtout pour la conscience. On dépasse complètement le simple cadre des transformations physiques requises pour jouer un rôle, car Brontis Jodorowsky avoue « être devenu Paul Atréides » au lieu de lui « ressembler physiquement ». Le réalisateur évoque aussi Salvador Dali et « sa cour » lors d’une soirée : est-il lui aussi en train de devenir son personnage d’Empereur Fou  Alejandro Jodorowsky a peut être déjà gagné. En voyant Dune se faire, on « voit » Dune. Décelons ici, un discours que le documentaire porte sur les propriétés et la valeur même d’une œuvre. Ce qu’on voit de l’adaptation de Jodorowsky n’est en effet qu’une vue de l’esprit basée sur un storyboard énigmatique et des témoignages. De nombreux débats, notamment littéraires ont foulé le terrain de « l’oeuvre inachevée » : on a pu ainsi voir des théoriciens critiques tels que Roland Barthes arguer que « comme toute grande œuvre, l’oeuvre de Brecht n’est jamais qu’une introduction ». Or, l’adaptation de Dune n’a même pas terminé, ni même, osons le dire, commencé son introduction ! Et à la vue de « Jodorowsky’s Dune », il semble qu’une œuvre monumentale peut vivre dans les esprits alors que sa réalisation n’a jamais été débutée grâce à ses matériaux bruts, et ses incroyables retombées.

À la différence de la frustration occasionnée par un autre documentaire sur une œuvre débordant d’ambition touchée par les grâces de la loi de l’emmerdement maximum, Lost In la Mancha de Terry Giliam (une adaptation de Don Quichotte), on sort de la salle avec la patate : Jodorowsky a réalisé un exploit, en permettant à des artistes de se réunir, de créer, et de s’élever ensemble et de faire vivre Dune dans les esprits. Quelque part, l’oeuvre inexistante a peut être trouvé son public.

Paul Facen

Etudiant en Science Politique, passionné de cinéma et de musiques répétitives.

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