Les Hautes-Formes de Christian Portzamparc : une « architecture de relation »

S’il nous est répété que le lien social est aujourd’hui en crise, et si nous pouvons tous individuellement en faire l’expérience, nous pouvons tous également essayer de lutter contre ce processus de délitement. En effet, par « lien social », j’entends ici « un désir de vivre ensemble, de relier les individus dispersés, d’une cohésion plus profonde de la société. » (Paugam, 2009). Or, se laisser porter par ce désir de vivre ensemble, et désirer voir la cohésion de notre société être plus profonde, c’est un peu ce que prétend faire Ecclecta, mais c’est aussi ce qu’ont prétendu faire plusieurs architectes de Paris. Aussi, pour venir réaffirmer l’éclectisme constitutif de notre démarche, je m’efforcerai de vous présenter quelques projets architecturaux et urbains qui visent justement à relier les individus ensemble. En effet, pour reprendre les mots de Francis Rambert, directeur de l’Institut français d’architecture et commissaire du pavillon français, « l’architecture est un art social », d’autant plus social que ses auteurs cessent de n’avoir que le souci de l’image du bâtiment au profit de son usage.
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Figure 1 : Vue de l’ensemble des Hautes-Formes, qui, selon Marie-Françoise Dumont : «a démontré que la barre, l’objet isolé, solitaire et célibataire, n’était pas une fatalité. Que l’on pouvait, par la fragmentation, par le dessin des espaces vides, retrouver les voies d’un dialogue avec la ville. » (« Du vieux Paris au Paris nouveau – Abécédaire d’architecture urbaine)

Or, en matière d’architecture du logement collectif, la préférence donnée aux « grands ensembles », entendus comme ensembles de logements collectifs construits entre les années 1950 et le milieu des années 1970 et marqués par un urbanisme de tours et de barres, a souvent abouti à la négation de l’espace public. Les espaces extérieurs y sont souvent informes et informels, manquent d’équipements correspondant aux pratiques traditionnelles de l’espace public (bancs, jeux pour enfants, etc.), et sont donc souvent vides de sens. Ce faisant, ces quartiers se caractérisent par la présence de séquences vides d’habitants et d’animations, et la cohésion sociale que vise normalement le logement collectif s’en voit amoindrie.

Contre cette architecture et cet urbanisme vides de sens pour les individus, qui légitiment leur action en avançant l’argument selon lequel la densité élevée des logements collectifs nécessite de construire uniformément et « simplistement », des architectes, dont fait partie Christian de Portzamparc, ont prouvé que l’on pouvait faire du logement social un lieu multiplement habité et investi.

Les logements des Hautes-Formes s’inscrivent dans un contexte urbain plus vaste qu’est l’opération « Italie XIII », une des plus grandes opérations de renouvellement urbain de Paris. Menée dans les années 1960-1970 sur un vaste îlot délimité par l’avenue d’Italie, le Boulevard Masséna et la rue Nationale (voir figure 2), cette opération avait pour but de réhabiliter les parcelles insalubres de ces quartiers périphériques, dans lesquels la population était mal logée et mal contrôlée, et de créer plus de 16 000 logements et 150 000 m² d’activités économiques à l’échelle de l’arrondissement. Toutefois, dès le début des années 1970 et après constatation des premières failles de l’urbanisme de tours et de barres, les pouvoir publics prennent conscience des failles de cette politique et l’abandonnent. Le Plan d’Occupation des Sols (P.O.S.) de 1977 cristallise ce revirement : les immeubles de logement ne peuvent plus dépasser 37m de hauteur à l’intérieur de Paris, quand les tours des Olympiades atteignaient 98m et plus de 30 étages. Le Ministère de l’Equipement lance un programme nommé «  Plan Architecture Nouvelle » (P.A.N.) afin de sélectionner de jeunes architectes offrant une alternative à l’architecture de tours et de barres caractéristiques du mouvement moderne. C’est dans ce contexte que la RIVP (Régie Immobilière de la Ville de Paris) lance, en 1975, un concours d’architecture pour la réalisation d’un immeuble de logement à l’angle de l’Avenue Edison et de la rue Baudricourt : l’ensemble des Hautes-Formes.

Figure 2 : Le périmètre de l’opération Italie 13 (1966-1977) à l’échelle du 13e arrondissement de Paris. La ligne en pointillés délimite le quartier des Olympiades et le point, la rue des Hautes-Formes.

Alors que le 13ème arrondissement est particulièrement marqué par la forme urbaine qu’est la tour d’habitation, Christian de Portzamparc choisit délibérément de ne pas y recourir, allant à rebours de l’idée selon laquelle la hauteur permet la densité. En effet, Christian de Portzamparc propose un ensemble de bâtiments culminant à une dizaine d’étages. Qui plus est, l’architecte recrée une rue, comme on peut le voir sur le plan masse ci-contre; les huit bâtiments s’articulent autour d’un espace public central, qui invite à la circulation des personnes, de l’air et de la lumière.

Derrière l’opération des Hautes-Formes, préfigure ce que Christian Portzamparc théorisera dans les années 90, dans sa théorie de la ville intitulée « âge III » et qu’il nomme « îlot ouvert ».

Le concept d’ «îlot ouvert » découle tout d’abord de la compréhension que se fait Portzamparc de la rue. Selon lui, la rue a encore un avenir, en ce qu’elle est « une forme universelle », mais il faut la penser autrement, notamment plus ouverte, aérée et capable d’accueillir des immeubles qui ne forment pas une simple façade. Pour réaffirmer la richesse de la rue, « forme la plus simple qui peut accueillir la plus grande diversité imprévisible », Portzamparc s’efforce d’en refaire un espace de vie.

Figure 3 : Panorama depuis la place centrale de l’ensemble des Hautes-Formes

Figure 3 : Panorama depuis la place centrale de l’ensemble des Hautes-Formes

En  effet, contre l’espace simplement libre qui sépare les immeubles des grands ensembles, et contre les blocs haussmanniens mitoyens, qui offrent une façade continue et homogène sur la rue, « l’îlot ouvert » rassemble des bâtiments autonomes, aux formes et tailles volontairement disparates, sans continuité d’une construction à l’autre, autour d’une place centrale destinée prioritairement aux habitants des Hautes-Formes et leur permettant d’avoir leur espace de vie (où ils peuvent notamment circuler librement, aller d’un bâtiment à l’autre), et donc leur morceau de ville, dans la ville. La place centrale de l’ensemble des Hautes Formes est de fait un espace d’entre-deux, en cela que dans la fragmentation, les vides et les pleins (que sont les bâtiments) interagissent de manière dialectique, afin que l’espace non bâti ne soit pas un simple espace vide, mais bel et bien un atout essentiel du projet.

Figure 4 : Plan masse de la rue des Hautes-Formes, atelier Portzamparc (à droite) et l’ilot ouvert (à gauche miraculeusement) favorisant la circulation et les lieux de sociabilité, contre l’ilot fermé de type haussmannien (au centre)

Figure 4 : Plan masse de la rue des Hautes-Formes, atelier Portzamparc (à droite) et l’ilot ouvert (à gauche miraculeusement) favorisant la circulation et les lieux de sociabilité, contre l’ilot fermé de type haussmannien (au centre)

En ce qui concerne la conception architecturale des bâtiments formant l’ensemble, on pourrait la résumer dans le terme d’hétérogénéité harmonieuse, dans la mesure où chaque bâtiment se singularise des autres mais chaque bâtiment concourt à former avec les autres un ensemble harmonieux qu’est l’ilot ouvert (ensemble rappelé notamment par la couleur blanche, recouvrant les façades des divers bâtiments et faisant office de dénominateur commun entre ces derniers).

A travers le projet des Hautes-Formes, il s’agit plus largement de parvenir à recréer un espace urbain, dans toute sa complexité, faits de « lieux urbains intimes et communs à la fois » (Portzamparc).  A ce titre, le travail de Portzamparc consiste davantage à travailler sur le vide que sur le plein puisque la petite place centrale, en étant libérée des traditionnelles façades continues, est délimitée par des fragments de bâtiments, venant la ponctuer, et permettant aux habitants-visiteurs des Hautes Formes, d’observer plusieurs villes selon la fenêtre depuis laquelle ils observent la place, la lumière et la hauteur variant selon le point de vue que l’on adopte, selon le bâtiment depuis lequel on observe la place. De plus, la rue des Hautes-Formes peut aussi se lire comme étant une « proposition d’un certain mode de vie retrouvé » (Portzamparc, 1979) puisque le petit square, la rue, les halls des bâtiments et les galeries reliant ces derniers sont autant de lieux où les individus, appréhendés comme étant disparates, peuvent passer, se rencontrer, jouer (pour les enfants), en toute liberté, contrairement aux grands ensembles, déficitaires d’espaces publics, et à la rue-route généralisée à l’époque.

L’architecture de l’ensemble des Hautes-Formes est donc d’une part une architecture de la fragmentation puisque son auteur, en taillant des masses de hauteurs différentes pour favoriser la pénétration du soleil, pour ménager les points de vues et éviter les vis-à-vis, désire en réalité trouver la « mesure entre la protection, l’intimité et en même temps voir au loin » grâce à des « fragments plus libres, des constructions hautes et basses, des vides et des pleins ».

Figure 5 : Les Hautes-Formes : des interactions multiples entre espaces vides et pleins, bâtis et non-bâtis, qui invitent à la « promenade architecturale »

Figure 5 : Les Hautes-Formes : des interactions multiples entre espaces vides et pleins, bâtis et non-bâtis, qui invitent à la « promenade architecturale »

Ainsi, l’espace d’entre-deux qu’est la place centrale, résultant de l’interaction entre vides et pleins, produit également et finalement un paysage architectural intérieur, calme et lumineux, propice à une promenade architecturale offrant des vues proches et lointaines. Le tracé de la rue, l’organisation et la découpe des bâtiments, les différents éléments qui relient les immeubles entre eux (comme les poutres et les arcs) viennent à ce titre cadrer les vues potentielles du promeneur : les immeubles eux-mêmes génèrent l’espace, puisque leur emplacement, qui fait que tantôt ils se resserrent les uns des autres, tantôt ils s’éloignent, permet de diriger le regard des usagers-promeneurs.

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Figure 6 : Elévations des Hautes-Formes : Le point de vue choisi insiste sur la fonction de circulation de l’opération, à travers la rue centrale, mais aussi le jeu sur les vides, les pleins, les différentes formes de bâtiments et le grand nombre de fenêtres afin de laisser circuler l’air et la lumière (Coll. du Centre Pompidou MNAM-CCI, diffusion RMN / ADAGP 2009 – Dessin à la mine de plomb et feutres sur calque des logements rue des Hautes-Formes à Paris – à gauche ; Nicolas Borel et Atelier Christian de Portzamparc – à droite).

D’autre part et comme je vais vous l’exposer plus tard, l’architecture des Hautes-Formes est également éminemment sociale, en ce qu’elle est une « architecture de relation » (Portzamparc, 1979), qui questionne encore la notion « d’habiter en ville » : en effet, selon cette architecture, la façade n’est plus exhibition d’une fonction, mais avant tout « paroi d’un espace public ».Les façades, chacune affirmant le caractère singulier du bâti tout en interagissant avec les autres, concourent à former une sorte d’écrin autour de la place intérieure et de la rue des Hautes Formes, participant ainsi à leur valorisation spatiale, sociale et symbolique, et permettant ainsi de repenser ce qu’est le bien-vivre et le vivre ensemble dans un ensemble de logement social.

Figure 6 : Élévation, Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / J.-C. Planchet

Figure 7 : Élévation, Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / J.-C. Planchet

Concernant l’élévation ci-dessus (figure 7), on remarque que les façades des bâtiments sont travaillées de telle sorte qu’on ne parvient pas réellement à deviner le nombre d’appartements et de niveaux d’un immeuble. Cela est dû au jeu de double hauteur des fenêtres que l’on retrouve sur chaque bâtiment, double hauteur qui permet également de réduire la sensation de hauteur des bâtiments et donc son caractère massif. De plus, si les arches ont un rôle esthétique, en ce qu’elles cadrent la vue que l’on peut avoir sur l’espace intérieur des Hautes-Formes et l’extérieur de la ville, elles ont également un rôle fonctionnel dans la mesure où tous les immeubles n’étant pas équipés d’ascenseur, elles permettent aux habitants de circuler entre les bâtiments afin d’en user librement (c’est particulièrement vrai dans le cas du tripode). La façade des immeubles s’achève souvent par des formes de couronnement sculptées dans le béton : on peut peut-être interpréter cela comme une volonté de l’architecte de montrer que le logement social n’était pas une forme architecturale dénuée d’intérêt mais qu’il avait en réalité une certaine noblesse. Les couronnements en forme d’arches, reprenant l’arche qui marque l’entrée du bâtiment, permet à Portzamparc de promouvoir cet ensemble comme le lieu privilégié d’un vivre-ensemble qui manquerait au reste de la ville.

Ainsi, pour sculpter l’espace des Hautes-Formes, Portzamparc accentue la différenciation des immeubles, notamment à travers la variabilité de la taille des fenêtres. Alors que dans les ensembles traditionnels, inspirés de l’urbanisme moderne, l’unité du logement est noyée dans la répétition d’un même format, les Hautes-Formes luttent contre la perte d’identité de l’habitant et de l’habitat, processus souvent véhiculé par le terme d’ « anonymat ». De fait, en individualisant la forme et la taille de la fenêtre à l’échelle du logement plutôt que de répéter un même motif à l’échelle de l’ensemble, le projet des Hautes-Formes semble offrir à ses habitants la possibilité d’échapper au modèle des grands ensembles, qui noient l’individu dans la masse d’un habitat standardisé.

En cela, les Hautes-Formes illustrent une nouvelle façon de penser et d’élaborer le logement social, Portzamparc, affirmant lui-même, dans un souci de créer de nouveaux paysages, qu’il «aime faire apparaître des dimensions diverses dans un bâtiment ; de la même façon [qu’il s’] intéresse aux contrastes, à la dualité. La beauté d’une chose souple me paraît être révélée par la rigueur d’un autre endroit ».

Nouvelle façon de penser le logement social en ce que l’architecte lie l’échelle du bâtiment à celle du logement. Les façades sont parsemées de fenêtres et ouvrent aussi bien sur la ville que sur les logements. On dénombre 18 typologies de logements, types parmi il y a encore de la variabilité. L’usage massif des fenêtres est d’ailleurs un élément essentiel du travail de Portzamparc : la pensée de l’architecte vise à articuler les pleins, les vides et les entrées de lumières grâce à l’usage délibérément massif de la fenêtre, qui varie justement en taille dans les Hautes-Formes (petite, grande ou moyenne) là où elle était uniforme dans l’urbanisme de masse des grands ensembles. La lumière est un élément clé du projet puisqu’on dénombre plus de 1000 fenêtres pour 220 logements : cela vise à rappeler, sans le dire expressément, que la fenêtre est justement un cadre de vue sur l’espace de vie, qui participe à l’appropriation et à la reconnaissance du lieu s’offrant à la vue, appropriations plurielles selon la pluralité des cadres de vue eux-mêmes (ne pas sous-estimer l’importance des fenêtre, a fortiori quand elles donnent sur cours…).

Figure 8 : Les jeux de lumière autorisés par les nombreuses fenêtres des Hautes-Formes ou la construction d’une poétique urbaine

Figure 8 : Les jeux de lumière autorisés par les nombreuses fenêtres des Hautes-Formes ou la construction d’une poétique urbaine

Nouvelle façon de penser le logement social en ce que l’architecte lie également l’échelle du bâti à celle du quartier. A ce titre, on peut caractériser l’espace extérieur des Hautes-Formes (ainsi que la rue du même nom) d’espace semi-public. En effet, pour les riverains, et pour vous, il est légitime de se poser la question de l’accession à cet espace qui est fermé. Un filtre entre la rue et l’îlot, matérialisé par la présence d’un portail, marque une volonté de l’architecte de créer une atmosphère d’intimité pour les habitants des Hautes-Formes (cf. photos ci-dessous). Pourtant, la rue des Hautes-Formes est bel et bien publique en ce sens que le portail reste ouvert à tout heure de la journée et que rien ne signalise une propriété privée. Cette hiérarchisation des espaces (entre l’espace privé du logement, l’espace public de la rue en général et l’espace semi-public que forme l’ilot ouvert) est ce que retient en partie Portzamparc de l’haussmanisme : l’îlot ouvert, espace hybride, démontre par là-même qu’une opération architecturale de logements sociaux peut parvenir à créer des espaces publics plus complexes que ceux des grands ensembles. De plus, ce statut d’espace semi-public est également un choix pragmatique de Christian Portzamparc : selon lui, l’intérieur de l’ensemble doit être une sorte de « jardin privé » (avec des murs, des grilles, des arbres faisant office de clôture entre le morceau de ville que sont les Hautes-Formes et le reste de la ville) afin de « bien vieillir » (contrairement à l’évolution qu’ont connu les espaces publics grands ensembles). C’est peut-être ce statut hybride d’espace commun semi-public qui explique en partie pourquoi l’ensemble des Hautes-Formes a si bien vieilli depuis sa création.

Figure 9 : L’ilot ouvert paradoxalement clôturé et coupé du reste de son environnement urbain : un mal nécessaire au bon vieillissement du logement collectif ?

Figure 9 : L’ilot ouvert paradoxalement clôturé et coupé du reste de son environnement urbain : un mal nécessaire au bon vieillissement du logement collectif ?

Peut-être est-ce cette clôture du logement collectif sur le reste de la ville qui est finalement la partie la plus critiquable des Hautes-Formes. Mais, dans la mesure où elle a également contribué à l’étonnante longévité d’un lieu, qui reste aujourd’hui profondément poétique, montrant par là même que l’on peut proposer un projet architectural de logements sociaux méritant le nom de « grand ensemble » trop souvent condamné a priori, j’aimerais laisser la question ouverte.

Pour finir, je vous invite donc à aller voir un jour l’ensemble des Hautes-Formes, à nous faire part de toutes vos impressions et de vos ressentis (afin de faire dialoguer nos espaces vécus), en espérant vous avoir présenté un lieu qui vous permette d’ « habiter le monde en poète », comme le voulait si sagement Hölderlin.

Mes remerciements à M. Pedro, S. Binhas, G. Tessier et M. Hanot pour leur précieuse aide (le collectif, mes chers amis).

Lisa Bachir

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