Le cinéma de genre est-il condamné à rester marginal en France ?

Le succès de la série Stranger Things, véritable ode au cinéma de genre horrifique et fantastique pose plusieurs questions sur cette catégorie de cinéma et sur l’image que nous en avons. La mauvaise presse du cinéma de genre en France est un problème complexe. Tentative d’y voir plus clair.

 

La série fourmille de références à Richard Donner (Les Goonies), Robb Reiner (Stand By Me), ou encore John Carpenter (The Thing).

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Mais au juste, c’est quoi le cinéma de genre ?

Définir le cinéma de genre est en soi un premier problème. Les définitions se contredisent parfois mais mettent l’accent sur la rigidité des codes narratifs et visuels de l’oeuvre filmique. Un film noir, c’est par exemple un film avec beaucoup de pluie et un flic alcoolique, taiseux, et mal rasé. Cette définition est bien sûr loin d’être satisfaisante, mais pour une bonne partie de la critique, c’est là que le bât blesse : elle associe souvent le cinéma de genre à une recette appliquée bêtement sans réels partis pris artistiques, narratifs, bref de jeu avec ces codes. Or, c’est pourtant dans le cinéma de genre que la notion d’auteur peut s’appliquer le plus radicalement : que fait Stanley Kubrick à part apposer son approche froide des rapports humains et ses perspectives centrales à des genres tels que le film d’horreur, le film historique, ou encore le drame érotique ? On pourra donc tenter d’approcher une définition en disant qu’ « il y a genre, au mieux, parce que l’on est confronté à un certain nombre de films, qui sans être identiques, ont un « air de famille » » comme le dit Jacqueline Nacache dans son ouvrage Le classicisme Hollywoodien. Ainsi, des midnight movies tels que le western psychédélique El Topo, à l’horreur paranoïaque du récent It Follows on comprend aisément qu’un film de genre n’est pas à ranger dans la catégorie « série B » et autorise à l’auteur l’expression de sa patte de la manière la plus radicale. De là sort un paradoxe qui se vérifie souvent : lorsqu’un film de genre est reconnu pour sa qualité, il devient un film d’auteur jusqu’à faire oublier son lien au cinéma de genre. En voyant « 2001 », on va voir un film de Kubrick, et pas un film de science-fiction.

Un exemple de la patte Kubrick : tu le sens mon gros point de fuite ?

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Où est le problème dès lors ?

Le cinéma de genre semble souffrir d’une mauvaise presse en France : malgré un public que l’on sait très friand des genres horreur, science-fiction, ou encore fantastique avec le succès récent des séries telles que Stranger Things, le cinéma de genre continue d’être assez mal distribué. Mais pour quelles raisons ? La faute tout d’abord à un manque de moyens perçu par les auteurs comme source de complexes face aux productions anglo-saxonnes disposant souvent de plus de ressources : la vidéo de François Theurel aka Le Fossoyeur de Films le présente assez bien avec l’exemple de Bunker Palace Hotel réalisé par le génial Enki Bilal. Pieds de caméra qui tremblent, prise de son foireuse et post-synchronisation très visible montrent les problème du genre en France. L’approche très cérébrale et poétique de la science fiction française compense le manque de moyen par un minimalisme souvent poussé jusqu’à la caricature, présentant souvent la SF française chiante comme la pluie et mauvaise au box-office. Les projets de genre ambitieux se réalisent donc dans de grandes difficultés, mais savent regorger d’inventivité afin de voir le jour.

Il est surprenant d’en arriver là quand on sait que la France a donné naissance au cinéma de science-fiction avec George Méliès (dépoussiéré par le groupe de musique électronique Air avec une nouvelle version du Voyage dans la Lune). Si le cinéma de genre a pu être vecteur de lien social, en rassemblant un public autour des salles de cinéma, des vidéo-clubs et des fanzines, l’arrivée d’internet a changé la donne sans provoquer l’oubli total de ce cinéma : les fanzines ont diminué mais se sont adaptés et permettent toujours le partage d’une passion commune, et les petits éditeurs vidéos ont pu accentuer leur visibilité avec Internet. Néanmoins, avec un public de plus en plus demandeur aujourd’hui et des artistes redoublant d’inventivité pour proposer des films de qualité à faible budget (le genre horrifique, privilégiant la mise en scène n’a pas besoin de budget conséquent pour s’exprimer), pourquoi le cinéma de genre continue t-il d’être marginalisé ?

L’exploitation des films pourrait être une des raisons principales de la mauvaise presse du genre en France : l’article de Mathieu Morel, « que devient le cinéma d’horreur à la française » pourrait nous aider à l’expliquer, en pointant la méfiance épidermique des salles de cinéma et de la télévision face aux films français qui se revendiquent « films d’horreur ». La complexité du problème pourrait alors s’étendre… jusqu’aux Etats-Unis : It Follows, malgré un succès critique ne remplit pas les salles. Pourtant le problème du genre semble atténué aux Etats-Unis grâce au grand nombre de productions et de la probabilité plus importante d’y trouver des succès. Il est donc plus important en France à cause de la frilosité de la production française, ayant tendance à se « refroidir face à l’échec », et son manque de soutien … du public. En effet, l’article de Mathieu Morel pointe un paradoxe du public demandeur de cinéma d’horreur, et de genre en général. Le public soutient en demandant, mais pas en militant, il « soutient sans soutenir ».

Mad Movies est une référence dans la presse consacrée au cinéma de genre

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Soyons optimistes, en pointant enfin le nouvel intérêt autour du cinéma de genre véhiculé par des vidéastes : les plateformes de partage de vidéos telles que Youtube faisant la part belle à la vulgarisation, il est possible d’entendre des critiques de cinéma et des discours sur le genre de haut niveau, et de voir même là une « nouvelle » communauté se former autour de chaînes Youtube telles que « Nexus VI », ou encore « Le Fossoyeur de Films ». 

« It Follows », récente perle du cinéma d’horreur

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Paul Facen

Etudiant en Science Politique, passionné de cinéma et de musiques répétitives.

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