Le rap, cet art marginal qui fait danser le savoir bourgeois

Depuis qu’il a vu le jour, le rap est raillé. Étant parfois considéré comme un mode d’expression résolument violent et dangereux, ou encore comme ne valant pas mieux que de simples poèmes écrits par des élèves de 5ème, le rap est bien souvent réduit au rang d’art pauvre. Chez Eclectea, on a choisi de lui accorder un regard un peu différent !

La naissance d’un marginal

C’est au début des années 1980 que le rap voit véritablement le jour en France. L’époque est alors celle de la montée du Front National [Jean-Marie Le Pen devient conseiller municipal de la ville de Paris en 1983] et de la Marche des Beurs, mouvement social inédit réclamant une France multiculturelle égalitariste. La naissance de cette nouvelle mouvance musicale est nourrie par ce terreau sociétal.

 

La Marche des Beurs, 3 Décembre 1983, Paris – Dominique Faget

 

Une forme artistique antérieure est également à regarder de près : le théâtre beur. Celui que Bettina Ghio nomme très justement « commedia dell arte du béton » est porté par des générations issues de l’immigration qui s’attellent à exposer les conditions de vie dans les quartiers, et à porter la voix de celles et ceux qui n’arrivent à se faire entendre. Dans son livre Commedia dell’rap, Videau explique que si leurs aîné.e.s, pour crier leur révolte, s’étaient passionnés pour ce théâtre, désormais ces jeunes se portent vers le rap.

Un art stigmatisé

Du fait de ces origines, le rap est, dans le langage courant, réduit au rang d’art de banlieusard.e.s, réservé aux ghettos. Par conséquent, il est – trop – souvent considéré comme n’étant pas une forme artistique.

Henri de Lesquen, un des multiples candidats folkloriques à l’élection présidentielle, s’est récemment démarqué pour ses considérations vis-à-vis de ce genre musical, cet « art dégénéré ». Il désigne le rap comme étant une « expression de l’âme des populations de race congoïde » à l’ « obscénité latente » et au « rythme sexuel ». Sa position, bien que fort caricaturale, illustre bien cette idée globale qui donne au rap les traits d’une culture malsaine réservée à des marginaux. Le titre Musique Nègre, présent sur le dernier album de Kery James, est une réponse en règle à ces propos.

 

Lino, Kery James et Youssoupha – Extrait du clip de Musique Nègre

 

Sans légitimité apparente, le rap semble être enfermé dans un monde marginal et culturellement pauvre. Cependant, lorsque l’on prend la peine de s’ouvrir quelque peu à la diversité artistique de cette mouvance, un tout autre visage se met à nous sourire : celui d’un art qui connaît sa marginalité et qui se plaît à aller s’en servir pour chatouiller la culture que les détenteurs des richesses et des pouvoirs considèrent comme légitime, ce que nous appellerons culture bourgeoise.

Quand le rap s’immisce dans les grandes écoles

En Mars 2015, l’école prestigieuse se trouvant rue d’ULM [l’Ecole Normale Supérieure, ndlr] accueillait un invité de renom. Non, pas de reporter en géopolitique rentrant de six mois en Afghanistan. Pas non plus d’ancien ministre. Dans un amphithéâtre prêt à exploser, le rappeur Lino était convié à une étude littéraire de ses textes. Oui, la fine fleur de la production du savoir bourgeois frétillait à l’idée d’échanger des idées avec une incarnation de cette culture marginale. Ces rencontres en grand-écart se sont démultipliées au cours des dernières années. Ainsi, l’ENS avait déjà accueilli le rappeur Virus [dans le cadre du cycle de conférence « La plume et le bitume », ndlr], tandis que les bancs de Science Po s’emplissaient devant Youssoupha et Oxmo Puccino. Quant à lui, Kery James avait choisi de s’adresser aux étudiant.e.s de l’Université de Cergy-Pontoise.

 

Ces différents exemples nous permettent de discerner un intérêt réciproque entre universitaires légitimes et monde du rap, a priori considéré comme illégitime.

Quand le rap fait danser la littérature

De nombreux tenants de la culture bourgeoise considèrent que le rap, en tant qu’expression grossière et obscène, est un des maux de notre société. C’est cette forme artistique qui détournerait nos jeunes de la sacro-sainte littérature française. Cependant, avec un soupçon d’honnêteté intellectuelle, il est difficile de ne pas apercevoir que ce genre musical est absolument bourré de références à cette fameuse littérature. Il en devient alors une porte d’entrée à part entière.

Ainsi, Abd al Malik, dans Initial CC, déclame « C’est l’histoire face au libre arbitre / Doit-on m’appeler Jacques le fataliste ? », ou encore « Abd al Malik, Tolstoï / La guerre et la paix, le ballet du bolchoï » . Les références faites aux œuvres Jacques le Fataliste et son maître, de Diderot, et Guerre et Paix, de Tolstoï, sont d’explicites clins d’œil fait à cette culture bourgeoise.

Également, dans le clip de Musique Nègre, le rappeur Youssoupha porte la tenue officielle des académicien.ne.s.

 

Enfin, nous pouvons trouver des éléments similaires chez un rappeur qui n’est pas franchement considéré comme un homme de lettres : Booba. Dans Pitbull, il déclare : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son boule » … vous ne saisissez pas ? Il est alors l’heure de relire ses classiques. Quelques siècles avant lui, Montaigne écrivait dans Les Essais : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul ».

Du léger clin d’œil à la franche main au cul, le rap fait des avances aussi nombreuses que diverses en direction de la littérature française. Mais quelles sont les raisons de cette étrange relation ?

Certains auteur.e.s et motifs littéraires occupent une place particulière dans le rap game français.

La référence à la littérature anticolonialiste

D’un côté, il y a les figures de la littérature anticolonialiste. A ce titre, nous pouvons penser à Franz Fanon, Léopold Senghor et Aimé Césaire.

Comme en témoignent le Peau noire, masque blanc de La Rumeur, qui se nourrit explicitement du livre au même titre écrit par Fanon, le Rendons à Césaire de Youssoupha, ou encore ces paroles du Paradis assassiné d’Arsenik : « J’habite une blessure, un coin où rage immigre / Qui ne comprend pas ne comprendra jamais le rugissement du tigre ». Ces deux lignes sont des réécritures de vers respectifs du Calendrier lagunaire et du Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire.

 

Rap, marginalité et Victor Hugo

D’un autre côté, il y a la récupération de symboles de la discrimination et de la marginalité, principalement tirés de l’œuvre de Victor Hugo.

Dans cette dynamique, on peut penser au groupe 113, dans Assoce de…, qui déclare : « Appelle-moi misérable si tu veux / C’est pour les Jean Valjean du 94, de mon hall ».

 

Comment étions-nous parvenus à écrire un texte qui, je le concède, n’était pas exactement de Victor Hugo, mais par contre décrivait bien cette sensation terrible d’être acculé, le dos au mur de nos cités ? [Joey Starr, Mauvaise Réputation]

 

Ces références répétées aux écrivains de l’anticolonialisme et aux symboles de la marginalité ne sont pas gratuites. Il s’agit de donner des mots reconnus à la souffrance non reconnue d’une génération toute entière. Tout ceci s’inscrit également dans le processus de production d’une pensée politique et sociale. C’est en effet l’idée que défend la chercheuse en littérature Virginie Brinker. Selon elle, et au vu des éléments que l’on vient de discerner, le rap se sert de ce savoir bourgeois littéraire pour reprendre le flambeau de la lutte contre les dominations post-coloniales et contre toutes sortes de marginalisations.

Se référer à la littérature pour donner une légitimité à cette « putain de poésie »

Toutes ces références à la littérature s’inscrivent également dans un autre processus : la légitimation du rap comme forme artistique. La légitimation d’un genre sale par la référence à un genre noble. L’idée reçue considérant le rap comme suites de vulgaires logorrhées hostiles et dangereuses, est mise à mal par cette danse entre rap et littérature – plus ou moins – classique. Bettina Ghio affirme ainsi que le rap prend à rebrousse poil l’idée de ghettoïsation grâce à ce recours permanent à la culture lettrée.

 

Le rap prend à rebrousse poil l’idée de ghettoïsation grâce à ce recours permanent à la culture lettrée [Bettina Ghio, Sans faute de frappe]

Vers une popularisation de la littérature

Cette relation entre rap et littérature va plus loin. Elle ne fait pas que donner une image plus proprette au genre musical. Elle permet également à la littérature d’avancer. Ainsi, la littérature s’ouvre à de nouveaux horizons grâce à cette nouvelle respiration haletante que lui impose le rap.

Le rap permet à des franges de la population qui n’y sont pas habituées d’accéder à la littérature, et de pouvoir nourrir à leur tour cet art de l’écriture.

A ce titre, le phénomène des ateliers d’écritures est intéressant. Dès les années 1990, les rappeurs et rappeuses ont tenu de multiples ateliers de ce genre pour sensibiliser la jeunesse des quartiers et périphéries à l’écriture. Parmi ceux-là, les ateliers organisés par Mokless sont devenus une véritable institution.

On peut, pour cette raison, parler de popularisation d’un savoir bourgeois.

 

Ce processus est parfaitement incarné par cette ligne de MC Solaar, dans Obsolète : « L’allégorie des madeleines file à la vitesse de Prost ». On observe ici, d’abord, une référence explicite au symbole de la madeleine de Proust. Mais, le plus intéressant se situe dans l’association faite, grâce au jeu des sons et des lettres, entre le grand écrivain et Alain Prost, l’un des plus grands pilotes de F1 de tous les temps. Le sport automobile et la littérature s’aiguisent l’un et l’autre. Le populaire et le noble se jouent l’un de l’autre. Voilà ce que le rap construit : un nouveau plan qui mélange le légitime et l’illégitime, le savant et le profane.

Le rap ne s’allonge pas devant la culture bourgeoise. Il la travestit, la trahit, la popularise. Il la fait sortir de ses gonds. Il la fait transpirer et respirer.

Le rap échappe à ce caractère d’art marginal en marginalisant la culture légitime. En s’en servant au même titre qu’il utilise des éléments de la culture populaire.

Nous considérons le rap sous un autre jour désormais. Ce genre musical populaire, grâce aux avances qu’il fait à la littérature, permet à des couches sociales qui ne se côtoient pas d’être mises en relation. Ainsi est bien connu le phénomène du jeune lycéen du XVIème arrondissement qui après les cours se plonge dans les derniers albums de rap français.

 

Ferme ta porte et tes fenêtres pour que le rap ne rentre pas, il fera une block-party dans ton jardin pour que tu n’dormes pas [Gaël Faye, Fils du hip-hop]

 

N’en déplaise aux conservateurs et conservatrices qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, les horizons du rap et de la littérature sont rendus ensoleillés par cette drôle de danse.

On vous laisse sur ces paroles du rappeur-romancier Gaël Faye :

Valentin Chomienne

Autodidacte de l'écriture, amateur sans bornes de musiques, aimant à bonnes ondes sociétales : avec le moins de préjugés possibles, l'objectif rêvé est de se battre pour l'ouverture des coeurs et des esprits.

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