La trap et le rap, vraie fausse bonne idée ?

Un élément trublion est venu perturber le rap game en France ces dernières années : la trap. Critiquée ou adorée, reniée ou adoptée, ce nouveau type d’instrumentalisation a déchaîné les passions et engendré un débat virulent entre deux écoles : la old, et la new. En tant qu’enfant des nineties, mon oreille a eu du mal a apprécier ces nouveaux sons, alors je me suis demandée, « le rap et la trap, vraie fausse bonne idée ? »

rap, trap, Kaaris, Le Légiste, new school, old school, album, clip, oreilles

Capture d’écran « Les punchlines les plus lourdes du rap français » source : YouTube

C’est une question que je me pose à chaque fois que j’entends un de ces morceaux de la nouvelle école. Habituée à la bonne vieille instru hip hop, le son groovy, le boom bap, et la prod qui grésille ; le beatmaker est pour moi un recycleur de son. Il travaille avec ses vieux vinyles, sa table de mixage et fait venir des sonorités d’autres temps et de lieux lointains pour proposer aux lyricistes d’y poser leurs textes. Ainsi, récemment, le rap français jouit d’un renouveau grâce à des instrus inédites, inspirées des sons traditionnels africains, extrême et proche-orientaux.

Et dans le cas de la trap, on a affaire à quelque chose de tout à fait différent.

Mais la trap, c’est quoi déjà ?

La trap est un genre musical au croisement entre le Hip hop et l’EDM. L’Electronic Dance Music a effectivement connu un boom sans précédent ces dernières années, que ce soit aux US ou en Europe. La possibilité de faire de la musique à partir des machines a libéré la création et énormément de styles ont émergé.

Musique, rap, trap, Roland, TR 808, machine

Roland TR 808 source : Wikipedia

La trap, c’est avant-tout une base de basse lente issue de la fameuse Roland TR-808 qui alterne avec des rythmes plus rapides et saccadés (les hi hat charleston) pour bouger les mollets et les avant-bras. Par-dessus-ça, on ajoute des nappes de synthétiseurs mi-planantes, mi-flippantes. La trap est une musique complètement nouvelle et quasiment futuristique, dans le sens où elle parle plus aux jeunes générations. Mais elle est aussi surtout très énergétique, et attire donc n’importe quelle oreille directement.

 

Et d’où ça sort ?

On est à Atlanta, en 2003, et T.I. sort Trap Muzik. Cet album est désigné comme l’événement fondateur de la trap, même si le genre existait déjà depuis quelques années, chez les « sudistes » d’Alabama et de Georgie. « A trap », en anglais, c’est un piège, et c’est comme ça qu’on a appelé un genre musical à même de rendre compte du mal-être dans un monde où la drogue et la violence sont banalité…Mais attend, donc à la base, la trap vient de la culture Hip Hop ?

 

T.I., Trap, music, Trap muzik, album, rap, America, Atlanta, Deep South, hip hop, new school

Pochette de l’album de T.I., Trap Muzik, 2003. source : Wikipedia

C’est donc tout naturel que la trap et le rap viennent à se rencontrer. Un mariage arrangé par de nombreux artistes et producteurs qui croient en cette alliance, pour le meilleur et pour le pire. Pour aller plus loin, Clubtapes.com a produit un documentaire très complet sur le monde de la trap aux Etats-Unis et l’organisation de sa rencontre avec le Hip Hop.

 

A partir de 2010, la trap se popularise, devient plus mainstream et rejoins les charts hip hop. La boucle est en quelque sorte bouclée.

Et puis comme d’hab, ça traverse l’Atlantique, des petits génies excités en Europe entendent les sons ricains et se les approprient dans la langue de Molière.

Et boom, ça fait le rap new school

Sans aller jusqu’à dire -ce que certains ont osé faire- que T.R.A.P., finalement ce serait True Rythm and Poetry ; il faut tout de même avouer que le rap a connu un grand appel d’air grâce à la trap, bien tombée à un moment où les critiques envers le rap se multipliaient.

Dosseh, Mon Gang, critique, new school, punchline, Youtube, rap, trap

Capture d’écran « Les punchlines les plus lourdes du rap français ». source : YouTube

A l’approche des années 2010, le rap subit des critiques externes et internes. Ses détracteurs l’accusent d’être une musique communautarisante, liée à la délinquance des quartiers. Ses calomniateurs, extrémistes de toujours, l’assimilent à une musique sexiste et misogyne et qui inciterait à la violence.

Les critiques internes au monde du rap étaient surtout évoquées sur un ton nostalgique : le fameux « le rap, c’était mieux avant », invoquant l’âge d’or de NTM, d’IAM, du Saïan Supa Crew, d’Assassin… De plus on reprochait aux rappeurs un manque de crédibilité vis-à-vis de « la rue ».

Mais un autre lieu commun de la critique du rap français à ce moment-là est celui qui le compare à un rap américain en plein essor et « tellement mieux que le rap français ». Coïncidence ? En tout cas, le new school est allé puiser dans les nouvelles vibes outre-Atlantiques pour se renouveler.

Tant mieux si le champ s’élargit. Cependant, ce qui est aujourd’hui appelé « old school » connaît une très grande vitalité lui aussi, et il serait faux de dire qu’il n’est qu’une pâle copie des rappeurs d’autrefois. Il ne s’agit ni de rap vintage, ni de rap de seconde main, mais plutôt d’une suite infinie d’innovations et d’expérimentations.

Pour ce qui est du « new school », la qualité de ses productions ici est très variable.

Pourquoi en France, ça donne un truc chelou ?

D’un côté, la trap, c’est ces sons étranges et angoissants qui appellent des paroles violentes et crues. Mais d’un autre côté, la trap, c’est juste une musique qui rend fou, très festive (rappelez-vous du Harlem shake) et qui « turn the fuck off » (selon 22love, des jeunes rappeurs de Brooklyn)

Les Canadiens de TNGHT, avec leur clip « Acrylics« , 2013, une trap acide et festive.

En France, c’est encore un autre style de trap, beaucoup plus proche de la drill (celle-ci venant de Chicago) qui a percé : une musique à très faible bpm, une dubsept qui s’endort et balancée en mode film d’horreur encore une fois. On est bien loin du « Real Trap Shit » du Dirty South.

La critique

Si les ricains ont su rester créatifs autour de la trap, cela pose un problème dans le rap français. Notre langue est complètement différente de l’anglais, elle a un fonctionnement et une musicalité toute autre. Le problème du MC qui pose en français sur de la trap est qu’elle l’incite à une diction très saccadée et donc à l’utilisation majoritaire de mots à une, deux, parfois (oh damn) trois syllabes. Tada – tada – tada – tah et on recommence. Le fameux montage « 10 millions de rappeurs, 1 seul flow », caricatural mais efficace, nous montre l’uniformisation du flow proposé par le rap/trap actuel:

A un niveau purement linguistique, cela fonctionne donc mieux en anglais. Mais surtout, la pauvreté langagière passe mal dans notre culture du rap conscient, politisé et poétisé et dont la qualité s’appuie sur un jeu constant avec les mots, la grammaire, la langue et les références littéraires. C’est pourtant cela qui animait nos meilleurs pousses du rap français ces derniers temps. La triade sacrée du rap « diction – flow – poésie » est mise à mal par la trap, et beaucoup s’en alarment.

La trap nous rappelle qu’il faut rigoler avec le rap

Ainsi, l’essence et la puissance linguistique du rap français s’épuiseraient dans la trap music. Les rappeurs nous proposent pour la plupart des lyrics bas de gamme, un vocabulaire parfois peu consistant et un sens bien souvent inexistant. Il faut pourtant leur reconnaître une qualité :

Ils ont élevé le second degré à un niveau très élevé.

Si bien qu’on se demande souvent, en écoutant ces sons, s’il s’agit du pur génie ou simplement de la débilité profonde ; et ça c’est plutôt bien joué.

« Comment faire du rap sans être dissident? » Le clip au fond vert de VALD, « Eurotrap », extrait de l’album Agartha, 2016

La mise en scène en gangsta-hipster proposée sur une instru flippante avec des jeux de mots douteux tapent dans une ironie qui n’a même pas besoin de s’expliciter. Les rappeurs new school, dans leur style ras-les-pâquerettes arriveront sans doute à faire avaler la pilule de l’humour que les critiques du rap français ont toujours refusé d’accepter.

En effet, l’incompréhension face à des pratiques comme l’ego-trip sont simplement un refus de prendre moins au sérieux le rappeur et de rentrer dans son jeu, de se moquer de soi-même et des autres. Alors rions avec la trap.

Joke, « Majeur en l’air », extrait de l’album Ateyaba, 2014

Deux écoles ou deux genres musicaux ?

Ainsi, on parle aujourd’hui de deux mouvements différents : le rap old school et le rap new school. C’est un peu à une bataille des Anciens contre les Modernes à laquelle on a affaire, comme si on avait d’un côté, Kaaris dit Racine et Hugo TSR, dit Corneille (sans mauvais jeu de mot sur les noms d’oiseaux de précédents rappeurs) ; à l’époque Boileau aurait été Dooz Kawa , et Charles Perrault Joke. Sans parler des petits génies qui font le grand pont, aka Nekfeu, Espiiem, Jazzy Bazz

Le $-Crew, pour la promo de leur album Destins Liés (2016), se frottent au noble art du freestyle.

Malgré mon penchant naturel pour la old vibe, il faut bien s’avouer que faire partie des anciens réac, ça me plaît pas trop. De plus, c’est un genre encore à ces débuts, alors il ne peut qu’évoluer et donner naissance à des pépites musicales donc soyons patient.

Si la trap a autant de succès et qu’elle coïncide avec l’explosion actuelle du nombre de MC, c’est bien que ses prod inspirent les lyricistes, qu’elle démocratise un peu la pratique et ouvre de nouvelles possibilités dont on ne soupçonne pas encore l’existence. On a déjà vécu la même histoire avec l’auto-tune.

Les rappeurs que l’on associe à la nouvelle mouvance ne correspondent plus du tout aux valeurs et à l’image que se donnaient ceux de l’époque. Un rapport à l’argent totalement décomplexé et même obsessionnel (voir la manie de remplacer les S par des signes dollars : A$AP, Joey Bada$$, $-Crew) a remplacé l’image du galérien sans sous, un style bling-bling et bobo (motifs à fleur et cheveux longs et soyeux) on remplacé la négligence du jogging. Ainsi, certains d’entre-eux vont jusqu’à l’énoncer clairement : ils ne sont pas des rappeurs.

« J’parle pas trop j’men fous du rap (…) tes rappeurs c’est tous des tapins, ils s’passent tous la pommade »  PNL, « Da », extrait de l’album Dans la légende, 2016

Cette vague de t-rap n’est, dans tous les cas, pas prête de s’arrêter alors voyons où le bateau nous mène.

Dounia Mojahid

Spread culture. Be eclectic!

Laisser un commentaire