« Je suis marquée au fer rouge. C’est indélébile ».

Je retranscris ici les propos qui m’ont été tenus oralement par une amie. Elle m’a laissée la liberté de les mettre en forme, de les exprimer à ma manière. J’ai conservé toute la chronologie de l’entretien, les expressions et les termes utilisés ; seules les formulations ont parfois été modifiées. A travers la mise en page et la calligraphie, j’ai tenté de rendre ce témoignage profond, révélateur, tragique.

« Cela s’est produit le vendredi 30 avril 2004, à 14h30. C’est indélébile.

J’étais ingénieure d’affaires en société de service informatique. Dans mon entreprise, il y avait une équipe d’informaticiens que je devais placer dans d’autres sociétés. Dans ce cadre-là, j’ai rencontré deux ou trois fois un client pour que l’on élabore ensemble le contrat, les échéances. Nous avons déjeuné ensemble une fois, comme j’avais l’habitude de le faire avec beaucoup de clients. Il multipliait les regards et questions aguicheuses – « vous m’inviterez bien chez vous prendre un café ? » ; mais il ne me faisait pas peur. Je ne prêtais pas attention à lui, je gardais mes distances. Un ou deux mois après ce déjeuner, nous avons fixé un rendez-vous sur son lieu de travail pour définir de nouvelles modalités de travail.

Vendredi 30 avril 2004, à 14h30.

J’entre dans le bâtiment. Sa secrétaire me dit qu’il ne va pas tarder. J’entends des pas derrière moi, je me retourne et il me salue en me faisant la bise. Je suis très interloquée et surprise. Je ne dis rien. Il ouvre la porte, nous entrons dans son bureau, il ferme la porte. Pendant trente à quarante-cinq minutes, nous parlons boulot. La discussion se termine. Il se lève, je me lève. Nous nous dirigeons vers la sortie. Il ouvre la porte, et d’un coup, il la referme. A clé.

Il me plaque violemment contre le mur.

Il m’embrasse de force.

Je suis tétanisée. Mon esprit se détache de mon corps. Je vois la scène, mais j’y suis extérieure, détachée. Je ne comprends pas.

Il m’attrape par les jambes. Soulève ma jupe.

(Une jupe pourtant longue, en dessous du genou. Je ne mettais jamais de jupe courte, et je bannissais les décolletés).

Glisse sa main dans ma culotte.

En moi.

« T’aimes ça. »

J’entends le bruit de sa braguette, lentement, glisser.

Il sort son pénis ; « tu veux lui faire un bisou ? »

Il m’attrape par la nuque et pose mes lèvres sur son gland.

La secrétaire frappe ; « Monsieur, vous avez une réunion ».

« Deux minutes, on termine ».

Il se rhabille. Je réajuste ma jupe.

Il sort, je sors. Je suis complètement désorientée. Je me perds dans le bâtiment. Je ne me souviens plus où j’ai garé ma voiture. Je n’ai plus de repère, je ne sais pas où aller.

Je décide de rentrer à l’agence, travailler, en bon soldat. Je ne réalise pas. Je croise ma secrétaire qui demande de mes nouvelles. Je m’effondre ; je lui raconte toute la scène. Je comprends dans son regard que c’est grave.

Le soir, je vais chercher mes enfants – 8 et 9 ans – à l’école, en bonne maman.

Je suis disciplinée.

A l’époque, j’étais divorcée et je fréquentais l’homme qui deviendra mon mari. Je le mets au courant, il me propose de venir passer le week-end chez lui avec les enfants. Durant ces deux jours, il m’assure qu’il faut que je porte plainte, qu’il a un cousin gendarme qui peut m’écouter.

Je refuse. J’ai honte, je me sens coupable. J’éprouve une immense culpabilité. Je suis dans le déni entier, complet.

Finalement, j’accepte de rencontrer le gendarme. Il me rend visite en civil au bureau. Ici et devant lui, je fais comme si tout allait bien. Il m’affirme que je dois absolument porter plainte. Nous partons à l’Hôpital Rangueil.

Et je suis nue, aux yeux de tous.

Sous les gyrophares allumés.

Sous les projecteurs de la salle d’examen.

Sous les yeux des médecins, internes, infirmiers, qui scrutent mon sexe.

Sous les questions impertinentes, violentes, destructives des policiers ; « combien de doigts vous a-t-il mis ? », « sous quel angle ? »

Je suis humiliée.

C’est aussi douloureux que l’acte en lui-même

Les enquêtes se multiplient dans son milieu professionnel, dans le mien, auprès de sa femme. Je fais un examen psychiatrique à l’hôpital Marchand. Je rencontre mon avocat. Je me mets en arrêt maladie ; je ne suis jamais retournée sur le lieu de mon travail.

En octobre 2004, six mois après les faits, la confrontation a lieu au tribunal.

Je le revois.

Nous devons uniquement nous parler par avocat interposé. Durant toute la séance, il affirme, la tête haute : « c’est une grosse salope, c’est une pute, ma femme n’aurait jamais fait cela, elle ne se serait jamais laissée faire ». Il ajoute pour conclure : « Je suis quelqu’un d’important, j’ai des réunions ».

Je tombe en dépression. Je rencontre de nombreux psychologues et psychiatres. Je ne parviens pas à m’en sortir. Je culpabilise, je me sens coupable. Pourquoi n’ai-je pas crié ? Pourquoi ne me suis-je pas débattue ? Pourquoi me suis-je laissée faire ? De par mon attitude, je lui ai donné l’autorisation. J’ai donné l’impression d’avoir consenti.

Mon père était un homme très autoritaire. J’étais soumise à lui, et souvent humiliée. J’ai un profil de victime, et cela doit se sentir.

Le procès est fixé le 2 janvier 2006, soit plus d’un an et demi après les faits. Je ne suis pas capable d’y aller, mon avocat m’y représente. Je n’ai de nouvelles de lui qu’à 20h, lorsqu’il me déclare au téléphone que le tribunal en travaux a égaré le dossier. Procès reporté au 2 juin 2006.

2 juin 2006. Je suis toujours incapable d’y aller. Même scénario. Procès reporté au 2 novembre 2006.

2 novembre 2006. J’y vais. Le procès à lieu, deux ans et demi après les faits.

Serai-je reconnue comme une victime ?

Je demande que le procès se déroule en huis clos. J’affirme que tout va bien. Mon avocat m’interrompt et rectifie : « elle a fait une tentative de suicide la semaine dernière ». Mon agresseur s’en tire avec six mois de prison avec sursis et 5000 euros d’amende. Beaucoup de personnes m’affirment alors la chance que j’ai eue qu’il n’y ait pas eu de non-lieu, comme dans la très grande majorité des cas d’agressions et d’harcèlements sexuels.

Je sors du tribunal. Tout est fini, juridiquement. Tout est à commencer, personnellement. Je dois me reconstruire.

C’est une blessure intime.

Après cette agression sexuelle, j’ai développé une psychose. Je n’osais plus aller au supermarché seule, marcher seule. Un jour, je me décide avec beaucoup de force d’aller me balader seule aux environs de ma maison, à la campagne. Alors que je me redirigeais vers chez moi, une voiture me dépasse et fait demi-tour. Je me dis que son conducteur va me demander son chemin. La voiture s’arrête devant moi. La vitre se baisse. L’homme au volant se masturbe devant moi. Je cours, je cours. Je n’ai jamais couru aussi vite. Je croise une voiture et je demande à la conductrice de me laisser monter. Elle me ramène chez moi.

Je ne peux plus me balader seule.

Mon agression sexuelle est un tabou. Pour ma famille, elle est un déni. J’ai sans cesse dû me justifier, alors que je suis une victime. J’ai été, je suis objet d’incompréhension. Il y a ma vie d’avant, ma vie d’après. Mes amis d’avant, mes amis d’après. Ma famille d’avant, et ce qu’il en reste aujourd’hui. J’ai forgé un moule autour de mon corps, un masque sur mon visage. Je ne parviens plus à les retirer.

Je suis marquée au fer rouge.

C’est indélébile. »

Ce témoignage est universel.
Ce témoignage est puissant.
Ce témoignage est révélateur.
Révélateur de la condition de la femme, en France,
telle qu’elle est vécue par les femmes,
telle qu’elle est perçue par les hommes, au quotidien.
Révélateur de ce long chemin qu’il reste à parcourir.

 – Image à la Une « Paye ton taf » – témoignages du sexisme au travail –

Fanny Hugues

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