Retour sur l’affaire Hamouri : la cause palestinienne en lutte pour sa visibilité 2/2

Les grands médias de communication, et en particulier la télévision, détiennent un pouvoir de sélection des événements sans commune mesure. Celui de choisir les sujets qui doivent être médiatisés ou non, en imposant des formats standardisés dans lesquels les actions collectives doivent s’inscrire pour avoir une chance de voir leurs revendications exposées à un large public. Comme le souligne Olivier Voirol, la construction historique d’un espace publique médiatisé a contribué à structurer les médias de communication comme des centres de pouvoirs (« Les luttes pour la visibilité. Esquisse d’une problématique », Réseaux). Cette lutte épineuse pour la visibilité exige de nombreux sacrifices de la part des organisations militantes, ce afin de capturer l’attention des journalistes et des publics. Cela façonne de nouvelles pratiques de lutte collective : apparaissent ce que Patrick Champagne appelle des « manifestations de papier » organisées « par et pour les médias » (Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique), où les médias servent de tribune aux mouvements sociaux et à leur coup de force symbolique en vue d’interpeller les instances gouvernementales.

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Un milieu défavorable à la politisation de l’affaire

En effet, les militants souffrent d’un manque de visibilité et de reconnaissance en raison d’un contexte politique et médiatique défavorable aux revendications en faveur de la Palestine. L’action « Palestine, yes we can », soutenue par l’association France-Palestine-Solidarité, illustre cette résistance à laquelle se frotte la cause palestinienne. Lutter pour la libération de Salah Hamouri, c’est certes défendre la cause palestinienne dans son universalité, mais c’est  plus largement exprimer un droit à la visibilité sur la scène publique qui se voit systématiquement refusé du fait de la quasi-absence de relais dans les médias. Dans ces conditions, la visibilité n’est plus un volet secondaire de l’action, mais en vient à constituer l’une de ses dimensions structurantes.

 Les enjeux du traitement médiatique de l’affaire Salah Hamouri

 

Évolution du nombre d’article sur Salah Hamouri dans la presse nationale et régionale française entre 2007 et 2012 (calcul Factiva)

 

Tableau récapitulatif des principaux titres de presse ayant publié des articles sur Salah Hamouri entre 2007 et 2012 (calcul Factiva).

Le graphique et le tableau ci-dessus, donnent une vue d’ensemble des publications de presse nationale et régionale relatives à « l’affaire Hamouri », de 2007 à 2012. L’augmentation des publications en 2009 est à mettre au crédit de la demande de libération anticipée de Salah Hamouri, refusée, et du statut de « citoyen d’honneur » dont la ville de Grigny l’honore. Puis, suite à une prise de partie favorable de François Cluzet sur France 2, s’observe une légère hausse des publications. Les publications restent ensuite relativement stables (oscillant entre 20 et 40 publications par mois), jusqu’à sa libération, qui entraînera par la suite une augmentation manifeste des publications, jusqu’à 141 en 2011.

Une autre série de calculs présentés dans le graphique ci-dessous permet de comparer les publications de presse relatives à l’emprisonnement de Salah Hamouri en Israël, et celles relatives à l’emprisonnement du soldat franco-israélien Gilat Shalit dans les territoires palestiniens, entre le 3ème trimestre 2007 et le 1er trimestre 2012. Ces données figurent la géométrie variable pour ces deux affaires en ce qui concerne la couverture médiatique, alors qu’il s’agit de deux citoyens français doubles nationaux emprisonnés. Le nombre d’articles consacrés à « l’affaire Hamouri » ne dépasse pas la centaine par trimestre, mise à part pour sa libération ; alors que « l’affaire Shalit » bénéficie d’un nombre d’article allant de 100 à 850. Le contraste de traitement de ces deux cas par la presse française nous donne à voir une tendance éditoriale à relayer plus généreusement le récit d’un prisonnier palestinien en Israël que celui d’un prisonnier israélien en Palestine. Le deux poids deux mesures à la sauce Proche-Oriental.

Nombre d’articles relatifs aux emprisonnements de Salah Hamouri et Gilad Shalit entre le 3e trimestre 2007 et le 1er trimestre 2012 (calcul Factiva)

Pour saisir les logiques de la médiatisation de l’affaire Salah Hamouri, revenons un instant sur la chronologie des événements. Salah Hamouri est arrêté et emprisonné en mars 2005. Mais ce n’est que deux années après son incarcération, le 10 octobre 2007, que le quotidien L’Humanité publie le premier article relatif à l’affaire. La publication de cet article coïncide avec la création du comité de soutien à Salah Hamouri. Elle est suivie par l’intervention inopinée de François Cluzet dans l’émission 13h15, le dimanche, diffusée le dimanche 8 novembre 2009, cruciale dans l’affaire :

« Nicolas Sarkozy a dit “J’irai chercher n’importe quel français, quoi qu’il est fait, où qu’il soit. Or Salah Hamouri depuis 4 ans, il est en prison, en Israël […] personne n’en parle, vous ne savez même qui c’est, et Mr Coppé non plus ».

 

Le principe d’inégalités cumulatives

Nous apprendrons plus tard que ce coup de force symbolique avait été réfléchie auparavant avec Jean-Claude Lefort (député communiste du Val-De-Marne de 1988 à 2007). Mais parvient-il à contrebalancer ce que le politiste israélien Gadi Wolfsfeld appelle le « principe d’inégalités cumulatives », par lequel il explique le déséquilibre dans le traitement des conflits politiques ? A partir d’une étude portant sur les conflits au Proche-Orient dans les années 1980-1990, ce chercheur formule l’idée que les groupes d’intérêt qui parviennent à faire valoir leur point de vue dans les médias bénéficient généralement d’un statut social et politique élevé, de ressources organisationnelles importantes et proposent des changements politiques modérés (Gadi Wolfsfeld, Media and Political Conflict. News from the Middle East).

Autant de caractéristiques qui, dans le contexte français des années 2007-2012, s’appliquent dans une large partie aux organisations pro-israéliennes (en laissant à chacun la liberté d’apprécier ce qu’« ’être modéré » veut dire). Les challengers, qui représentent des groupes socialement et politiquement dominés, faiblement dotés en ressources organisationnelles et proposant des changements radicaux ont donc généralement, à l’instar des groupes pro-palestiniens français à la même époque, peu de chances d’emporter la lutte médiatique. Ainsi, en évoquant l’affaire Salah Hamouri,

Cependant, malgré le capital symbolique de François Cluzet, l’audience de France 2 et la mise en place du comité de soutien, la médiatisation reste limitée en comparaison du traitement réservé à d’autres prisonniers français à l’étranger.

Des exceptions médiatiques

L’abondante couverture médiatique du journal L’Humanité constitue toutefois une exception à cette règle et va contribuer à l’élévation de l’histoire d’un prisonnier franco-palestinien au rang d’« affaire Hamouri ». La forme « affaire » est un moyen puissant de couverture médiatique des problèmes sociaux, car elle permet diverses formes de scandalisation qui encouragent la mobilisation des soutiens potentiels. Ainsi, une « affaire » suppose l’action d’un enquêteur animé d’une exigence d’éthique et de justice à la recherche de faits, qui peut difficilement être réduit à une arrière-pensée politique.

Le quotidien régional Le Progrès couvre lui l’actualité du département de la mère de Salah Hamouri, l’Ain. On y trouve une illustration des logiques de proximité éditoriale, qui constituent un instrument de légitimation et un argument de vente de la presse quotidienne régionale. A la différence des titres de la presse nationale, dont le traitement éditorial de l’affaire Hamouri est davantage politisé dans le but d’interpeller les élus et les cercles diplomatiques, celui des journaux régionaux va s’intéresser à un récit plus individualisé : celui d’une mère de famille, et de son combat pour la libération de son fils.

Complexités et confusions médiatiques

Comment expliquer ce faible écho médiatique rencontré par la défense de Salah Hamouri en France ? Faut-il y voir, comme le pensent certains analystes et journalistes, un parti-pris « pro-israélien » de la presse française qui conduirait à un traitement faible et souvent défavorable des revendications en faveur de la cause palestiniennes ? Faut-il, comme le suggèrent Jacques Walter et Béatrice Fleury, considérer que ce sont d’abord les routines de travail qui dominent le quotidien des professionnels de l’information, expliquant les biais dans le traitement médiatique ? Les pressions rédactionnelles, qui imposent d’écrire toujours plus vite et plus court, n’arrangent rien à la confusion qui règne sur ce conflit. De plus, Salah Hamouri étant détenu, il est impossible de se fournir des images, et a fortiori des images « chocs », sans lesquelles il n’est pas d’actualité télévisée.

Faut-il, comme Françoise Germain-Robin, journaliste spécialiste du Moyen-Orient, expliquer cette faible médiatisation par la très grande complexité du conflit israélo-palestinien en général, et du cas Salah Hamouri en particulier, qui constituerait un obstacle cognitif empêchant les journalistes généralistes de se sentir autorisés à avoir une opinion arrêtée sur le sujet (Le CVPRO, Le traitement par les médias français du conflit israélo-palestinien) ? La sociologie du journalisme a bien montré que, de façon générale, les entrepreneurs de cause qui cherchent à diffuser un « cadre d’injustice » dans les médias se heurtent aux principes qui fondent la « grammaire » officielle du journalisme  (objectivité, équilibre des points de vue), et qui tendent à donner un privilège – non systématique – aux cadrages dominants en termes de défense de la loi et de l’ordre (Erik Neveu, « Médias, Mouvements Sociaux, Espaces Publics », Réseaux, 1999).

Pour conclure …

Comme on a pu le voir, les actions collectives menées pour la libération de Salah Hamouri ont été fortement tournées vers la mise en visibilité de la cause, mais très peu médiatisées. Le 18 décembre 2011, sa libération est ordonnée dans le cadre d’un échange collectif de prisonniers. L’affaire témoigne d’une certaine invisibilisation de la question palestinienne et de ses différents acteurs en France. Celle-ci s’est vue particulièrement accrue au cours des dix dernières années, malgré la multiplication des luttes militantes à son encontre. Après sa libération, Salah Hamouri se marie à Elsa Lefort en 2014. En octobre 2015, surveillé de près par les autorités israéliennes, il est interdit de séjour en Cisjordanie et se voit dans l’impossibilité de poursuivre ses études d’avocat à l’université de Bir Zeit, près de Ramallah. Le 5 janvier 2016, c’est sa femme qui se voit refoulé à l’aéroport de Ben Gourion par la douane israélienne, alors enceinte de 6 mois et est mise en garde à vue dans des conditions indécentes. Aujourd’hui, Salah Hamouri et Elsa Lefort sont toujours mariés, mais 4500 km les séparent.

Elsa Lefort (centre) à un rassemblement en solidarité envers elle et son mari Salah Hamouri à Paris, France

 Léa Petit, Ismaël El Hajri, Émilia Davodeau, Simon Duquerroir

Ismael El Hajri

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