De la culture gay à la culture queer

Quand on est jeune, que l’on débarque à Paris, et que l’on est homosexuel/sodomite/que l’on a une sexualité un peu déviante, il est difficile de passer à côté de ce concept : queer. À Paris, ville souvent considérée très « gay-friendly », une jeune génération de personnes LGBT ne se revendiquent plus simplement comme gay, lesbienne, transsexuel.le, ou bisexuel.le, mais comme queer. Certains ont même rallongé d’un Q l’acronyme politiquement correct pour désigner les gouines, pédés et autres déviants, formant un beau LGBTQ. Mais au juste c’est quoi queer ?

En anglais, cela signifie étrange, bizarre, suspect, louche, mais aussi malade et fou. Le décor est planté, être queer, c’est être différent. Mais pourquoi au juste la jeune génération revendique-t-elle la différence, alors que les combats de nos ainés sont ceux de l’égalité des droits et de l’acceptation de notre « déviance » par la société. Pourquoi revendiquer la « bizarrerie » et la « folie » alors qu’au temps de la pénalisation et de l’internement des homosexuels, l’enjeu principal était bien de prouver la « normalité » et « l’humanité » de tous les dits « déviants ». Au premier abord donc, cette attitude queer semble en contradiction avec l’idée d’égalité. Pourtant, il me semble que le problème est plus complexe, et que pour comprendre le bien fondé de cette nouvelle « identité », il convient de se tourner vers les théories queer, ces vilaines choses venues des Etats-Unis pour pervertir nos enfants et leur apprendre à devenir homosexuels.

Quelques grands messieurs/dames fondateurs de ce beau concept.

Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, le terme queer fait aussi l’objet de réflexions théoriques sérieuses qui vont de pair avec tous les mouvements des collectifs politiques et festifs. Je base ma réflexion qui va suivre essentiellement sur l’ouvrage de Lee Edelman, L’impossible homosexuel, huit essais de théorie queer. Mais je tenais aussi à mentionner, pour les petits curieux que vous êtes, d’autres grands noms dont je ne connais pas encore assez bien le travail. Parmi eux, J. Butler, G. Rubin, M. Wittig, D.A. Miller, E. Kosofsky Sedgwick, T. de Laurentis, L. Bersani, D. Halperin, et M. Warner. Maintenant qu’est rendus aux maître.sses ce qui leur ai dû, revenons à nos moutons roses.

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Pourquoi revendiquer la différence quand le but ultime reste l’égalité ?

Ok, cette question est complexe, je vais donc puiser dans mon génie homosexuel pour tenter d’y répondre. En fait, la création de ce nouveau terme part d’un constat simple : aujourd’hui, obtenir l’égalité totale avec les gens « normaux », c’est accepter de se soumettre aux exigences d’une culture hégémonique, blanche, hétérosexuelle, et un brin patriarcale. Autrement dit, pour que tout le monde accepte et tolère l’homosexualité, il faut qu’elle se cache derrière un comportement hétéronormé. Une lesbienne devra donc continuer de mettre des robes à fleur en rigolant bêtement aux blagues de ces messieurs, et un gay devra continuer d’insulter les garçons efféminés et à réparer des camions. Cette « hétéronorme » ou « culture hégémonique », existe par ces codes, un brin caricaturés ici je l’avoue, mais il n’empêche que ces codes existent et qu’ils excluent.

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Fort de ce constat, la culture queer, intervient pour plusieurs raisons. Dans un premier temps, elle apparait pour combattre l’exclusion de ceux qui ne veulent pas se conformer aux codes hétérosexuels et/ou blancs. Mais aussi pour combattre l’exclusion de ceux qui ne peuvent pas se conformer aux codes. En effet, si un.e homosexuel.lle peut effectivement continuer à appliquer les codes hétérosexuels, une personne transgenre, transexuelle ou intersexe pourra difficilement le faire. Pour autant la culture queer n’intervient pas pour forger des nouveaux codes alternatifs, puisqu’ils seraient aussi forcément discriminatoires (puisque s’il y a codes, il y a exclusion). En réalité elle se constitue comme culture de destruction de tous les codes. Entendons nous bien il ne s’agit donc pas pour la culture queer de dire que toutes les lesbiennes qui aiment les robes à fleurs ou que les gays mécaniciens sont des monstres, ou au contraire que toutes les lesbiennes doivent se raser la tête et mettre des dock martens, il s’agit purement et simplement de détruire toute forme d’obligation et alors laisser la possibilité à chacun de faire comme il veut putain !

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La culture queer, ou le combat contre l’identité et ses codes.

Pour bien comprendre toute l’ampleur de cette idée je fais ici un détour par le texte de Lee Edelman précédemment cité. Dans son ouvrage il essaye de tracer brièvement l’histoire récente de la description des homosexuels dans la littérature. Son constat est simple : la plupart des auteurs se sont attachés à trouver des caractéristiques physiques et comportementales essentielles à l’homosexualité, pour qu’elle devienne repérable. Il devient alors simple de la fustiger, d’enfermer ses représentants et ainsi protéger la domination hétérosexuelle. L’idée à retenir et qui s’applique toujours à notre société, c’est que la majorité cherche toujours à identifier les homosexuels, non plus pour les enfermer ou les « soigner », mais simplement pour les repérer. Mais pourquoi continuer à vouloir définir essentiellement et à repérer les homosexuels ? Voici la réponse de Lee Edelman :

               « l’homosexualité doit être métaphorisée en conditions essentielles, en une orientation sexuelle, pour contenir le trouble qu’elle produit comme force de désorientation ».

Autrement dit, cette volonté de la majorité de donner une identité aux homosexuels est un moyen de s’en protéger, un moyen pour les hétérosexuels d’éviter d’être « contaminés ». En gros l’idée c’est : les pédés et les gouines je les tolèrent s’ils viennent pas essayer de me draguer.  La culture queer, s’instaure donc comme un moyen de combattre non plus directement le rejet, mais la possibilité d’identification des homosexuels. En fait, le combat est un combat contre le concept d’identité lui-même. Être queer, c’est fuir toute identité imposée par qui que ce soit. Dès lors, je ne suis plus un « homosexuel », une « lesbienne », ou un « bisexuel » …etc, mais simplement un être humain. Le rôle de la culture queer est donc de rendre aux homosexuels un privilège jusqu’alors réservé aux hétérosexuels, la possibilité de s’ignorer eux-mêmes.

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T’es gentil, mais comment ça marche concrètement ? Comment on fait pour lutter contre l’identification ?

C’est une bonne question, et je ne dis pas seulement ça parce que c’est moi qui la pose. En effet, c’est dans le passage à l’acte que tout se joue. Pour lutter contre cette identification oppressante, la culture queer, ne se constitue pas comme culture, mais comme contre-culture. Elle n’existe que pour s’opposer à toutes les images qu’on lui impose. C’est pour cela qu’elle est si difficile à identifier, à définir, parce qu’elle se constitue dans l’unique but de fuir toute possibilité de définition. L’art queer, mentionné dans l’article de Dounia (ICI), cherche toujours à se constituer comme art marginal, comme art de la transgression, comme objet non identifié. On peut ici mentionner les travaux de Bruce LaBruce, un réalisateur canadien, connu pour ses films queer-core, à la frontière du punk et du queer, avec des films transgresifs pornographiques et violents. On peut aussi penser au merveilleux personnage de Divine, mis en scène dans les films de John Waters, ou dans cette jolie chanson, « Walk Like a Man ». 

Il y aurait 1000 autres exemples, mais le propos n’est pas ici de faire le tour de ce qui se fait mais plutôt d’essayer d’avoir une petite idée de ce que c’est être queer. 

Les soirées queer organisées à Paris et dans d’autres régions, sont aussi un bel exemple de passage à l’action et de déconstruction des identités. Les genres sont moqués, réemployés différemment, les gens se lâchent et sont là pour se libérer de tous ses modèles qui oppressent, pour s’amuser comme ils veulent, et non plus comme des « homosexuels ». Le but étant de se libérer des modèles classiques de l’identité gay véhiculés en partie par les bars gays et lesbiens du marais qui interdisent parfois l’entrée aux hommes ou aux femmes, c’est selon. Pour en savoir plus je vous renvois à un article du magazine antidote à propos de quelques collectifs queer parisiens qui parle mieux que moi de cette mise en pratique de la libération des identités (ICI).

Pour répondre plus frontalement à la question posée, je dirais qu’il est même possible d’être queer dans la vie de tous les jours, en refusant toutes les identifications, tous les clichés qu’on nous impose. Et en n’hésitant pas à lever son majeur droits vers tous ceux qui essentialisent.

Mais euh, si on rejette l’identité sexuelle, on fait comment pour se réunir et pour lutter ensemble contre les connards qui nous oppressent ?

C’est justement l’un des points les plus ambiguë de toutes ces théories. Je vais tenter de répondre en suivant les pas de Lee Edelman, pour devancer les rageux à la recherche de la moindre incohérence théorique. Car oui c’est vrai que déconstruire l’idée d’identité sexuelle, cela ressemble à un retour en arrière en ce qui concerne toute la possibilité de gay pride ou de quelconque convergence des combats. Lee Edelman souligne lui-même ce paradoxe. Pour autant, cette déconstruction de l’identité peut apparaître comme une nouvelle étape, et prendre la forme d’une lutte. Mais une lutte qui doit toujours rester vigilante, pour ne pas retomber dans les structures et les codes imposés par les cultures qui oppressent. Le combat semble différent de celui d’avant, pourtant il se fait pour le même but, l’égalité de tous. Une égalité libérée de ces identités qui oppressent, qui parquent et qui excluent.

Leo Bourdet

Étudiant en recherche en Cinéma, à l'esprit Eclectique (c), et à la curiosité sans bornes.

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