De l’art préhistorique dans les catacombes ! Histoire d’une lutte pour la reconnaissance [1/2]

Il est étonnant d’entendre à quel point les témoignages de personnes ayant visité des grottes préhistoriques et les témoignages de celles étant descendues dans les catacombes parisiennes sont similaires. Le silence, la pénombre, l’humidité. La perception d’un temps qui s’écoule différemment. L’effort de la descente sous terre. L’acoustique résonnante. Tout se passe comme si l’expérience de la grotte et l’expérience des catacombes étaient la même, comme si le cataphile était au plus proche de ce que pouvait ressentir l’homme de la préhistoire. Les entrailles de la ville seraient-elles des grottes modernes ?

Vue de la salle des taureaux, Grotte de Lascaux – © Centre International de l’Art Pariétal, Montignac-Lascaux

« Merveille aux yeux de celui qui, la visitant, sort des villes ouvrières de son temps. […] Pourrions-nous, entrant dans la grotte, méconnaître le fait qu’en des conditions inhabituelles, nous sommes, dans la profondeur du sol, égaré de quelque manière « à la recherche du temps perdu » …? ».

George Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art, 1955.

Malgré tous les efforts que Georges Bataille fait pour s’en tenir à la description des peintures rupestres il ne peut faire l’impasse sur cette atmosphère si particulière de la grotte. La pénombre chassée par les lampes électriques, le silence qui laisse résonner les voix des visiteurs, les bruits des cours d’eaux souterrains, la température fraîche et humide. De ces effets, celui qui marque le plus George Bataille, c’est la conception d’un temps différent. Le visiteur se perd à la fois horizontalement, dans un espace sinueux et sombre, et verticalement dans un temps qu’il ne peut plus concevoir, un « temps perdu » qui lui échappe.

Carrière sud, salle Z, Paris ©urban-exploration.com

« J‘ai halluciné sur ces labyrinthes, j’ai été envoûté par l’ambiance. Le besoin de se perdre pour mieux se retrouver […] J’ai bien conscience que cet espace est unique et traverse le temps ».

Psyckoze, à propos des catacombes, 2009.

Le street artiste Alexandre Stolypine, alias Psyckoze NoLimit, né en 1969, commence lui son exploration des catacombes parisiennes au début des années 80. C’est le début d’une passion pour un lieu dont il devient peu à peu le maître incontesté.


Graffeurs des souterrains, l’aura des grottes.

L’art des catacombes est un art de l’illégalité, caché en des lieux que seul un petit nombre d’ « initiés » peut explorer. Cette inaccessibilité ajoute au « mysticisme » qui l’entoure. Dans le cas du graffiti comme dans le cas de la fresque de Lascaux le spectateur ne peut quasiment pas atteindre l’œuvre originale. S’il n’est ni habitué des catacombes, ni assez chanceux pour avoir le privilège de visiter la véritable grotte de Lascaux, il doit se contenter de reproductions photographiques, de récits ou de fac-similés.

Or la reproductibilité enlève à l’œuvre l’atmosphère souterraine qui fait sa spécificité, elle la prive de cette « aura » due à la fois à l’expérience de l’atmosphère, à l’inaccessibilité et à la fragilité de l’œuvre.

L’emplacement des sources d’eau souterraines, les aspérités de la paroi, le travail à la torche, tous ces aspects participent du sens de l’œuvre d’art pariétal. On peut donc penser que sans l’expérience du lieu le spectateur est d’autant moins en mesure d’atteindre l’œuvre : de la comprendre et de l’interpréter.

« Mon 50ème perso », Psyckoze NoLimit ©psyckoze.com => Cliquez pour accéder au site de Psy

« So underground !« 

Cacher l’art de la rue sous la rue revient à cacher l’art public par définition, dans un lieu qui n’admet pas facilement de public. Psyckoze prend la notion d’underground au pied de la lettre. Peut-être que sa démarche est celle d’une redécouverte de la contre-culture, à l’heure où le street art est une culture de plus en plus admise. La part d’illégalité et de « délinquance » qui le constituait est peu à peu avalée par les institutions et les galeries. Réaliser une œuvre de street art littéralement en dessous du lieu où on le trouve habituellement, c’est peut être un moyen de rentrer en résistance avec celui-ci. Cette tendance du street art dérive de l’Urbex : Urban exploration. C‘est une pratique qui rapproche les grapheurs de la tradition des premiers graffitis dans les bouches de métro. Elle semble permettre de renouer avec la part d’illégalité perdue par les streets artistes.

« Pour ses pratiquants, il s’agit de s’infiltrer dans des lieux souvent interdits d’accès, tels des spéléologues urbains, et éventuellement d’y laisser une trace artistique, connue d’eux seuls ou presque. »

Magda Danze, Anthologie du street art.

« Psy en spéléologue urbain ». Sur le graff « KTA » désigne le collectif d’artistes des catacombes qu’il a fondé. => Cliquez pour fouiller le bureau de Psy

Magda Danze soulève une idée importante : la volonté de « laisser une trace ». C’est une idée que l’on retrouve énormément dans le discours des streets artistes, en particulier dans celui de PsyckozeCes traces « témoignent de l’émotion ressentie » par l’artiste, une émotion qui est provoquée par le contexte, comme si « laisser sa trace » c’était à la fois témoigner de sa présence et témoigner de l’âme d’un lieu.

Pourquoi l’artiste ressent-il le besoin de témoigner de sa présence à cet endroit précis ? Comme s’il s’agissait là d’un critère anthropologique commun à tous les hommes, ou au moins à tous les artistes. Cette comparaison sous-entend que le street artiste reviendrait vers un élan premier de la création, une forme « primitive » et « sauvage » de l’expression artistique, s’il en est. On ne peut pas être certain qu’une forme de pulsion créatrice anthropologique pousse l’homme à intervenir sur les murs et les parois, mais il reste néanmoins que les techniques et certains aspects formels de la fresque de Psyckoze sont étonnements proche de l’art pariétal préhistorique.

La « fresque des aurochs » de Psyckoze, de l’art pariétal au street art.

« Fresque des aurochs », Psyckoze NoLimit

La fresque de Psyckoze a cela de particulier qu’elle s’inspire de l’art pariétal à la fois littéralement et contextuellement. On reconnaît dans l’œuvre de Psyckoze les figures animalières qui ornent la «fresques des aurochs» de la salle des Taureaux de Lascaux. On reconnaît également des empreintes de mains négatives présentes dans la grotte de Chauvet. Ces références à l’art préhistorique ne sont pas anodines, elles font appel à des motifs qui en sont emblématiques.

Le spectateur est face aux best-sellers de l’art pariétal.

Ils sont d’autant plus encrés dans la culture populaire que les images de Lascaux font partie du discours de l’histoire nationale française. L’artiste cherche à appeler l’opinion publique, à entrer en dialogue avec lui, en s’appuyant sur un vocabulaire visuel qui « symbolise » la préhistoire.

« Fresque des aurochs » de Lascaux, salle des taureaux, Paléolithique, vers 17000 BP ©Encyclopédie Larousse => Cliquez pour en savoir plus !

Main négative, grotte de Chauvet, Paléolithique supérieur ©hominides.com => Cliquez pour en savoir plus !

Avec la référence à la préhistoire Psyckoze revisite la culture occidentale et en joue.

Il rapproche et met en correspondance un « temps perdu », si lointain qu’il semble en avoir perdu tout sens politique, et un temps hyper contemporain du street art qui est toujours dans la provocation politique.

Qu’a voulu nous dire Psyckoze en mettant en correspondance ces deux objets ? Quel nouveau discours résulte de ce désir de jonction ? Peut-être s’agit-il avant tout d’un discours sur le lieu, sur le contexte. On l’a vu, il existe une proximité des expériences entre la grotte et les catacombes. C’est sur cette expérience du lieu que Psyckoze veut mettre l’accent. Peut-être le fait-il donc par amour des catacombes, pour rendre à ce lieu particulier sa puissance émotionnelle.

Mais peut-être le fait-il dans un but plus politique, pour faire entrer le street art dans une histoire de l’art nationale plus noble, pour lui rendre sa valeur historique ?

A suivre …

Sarah Sudres

Etudiante en histoire de l'art et anthropologie à l'université Paris X et modeste gribouilleuse d'articles pour Eclectea. Tout ce qui nourrit l’éclectisme est une passion bonne à cultiver. Je les collectionnes un peu frénétiquement, de peur que mon esprit se fane.