De l’art préhistorique dans les catacombes ! Histoire d’une lutte pour la reconnaissance [2/2]

Avec la référence à la préhistoire, Psyckoze revisite la culture occidentale et en joue. Il rapproche et met en correspondance le « temps perdu », si lointain qu’il semble en avoir perdu tout sens politique, et le temps hyper contemporain du street art qui est toujours dans la provocation politique. Qu’a voulu nous dire Psyckoze en mettant en correspondance ces deux objets ? Quel nouveau discours résulte de ce désir de jonction ? Peut-être le fait-il dans un but politique, pour faire entrer le street art dans une histoire de l’art nationale plus noble et pour lui rendre sa valeur historique.

« Fresque des aurochs », Psyckoze NoLimit

L‘Homme, cet animal politique

Psyckoze, en utilisant la technique du « pochoir » pour les empreintes de main, court-circuite à nouveau une histoire de la création artistique. Il s’agit en effet d’une technique que l’on peut qualifier de commune à l’art pariétal et au street art, seulement aujourd’hui la bombe a remplacé les techniques de projection des pigments. Ensuite l’artiste met l’accent sur la superposition des motifs, ce qui est caractéristique de l’art pariétal.  Sa fresque est, plus qu’aucune autre, une véritable accumulation de formes qui se stratifient. Les figures anthropomorphes emblématiques du vocabulaire graphique de Psyckoze recouvrent ou sont recouvertes par les figures animalières. Les éléments typographiques s’insèrent au milieu de la profusion des mains qui elles-mêmes occupent anarchiquement tout l’espace de la fresque.

« Cueva de las manos », Argentine ©hominides.com

Il semble que cette superposition soit aussi un écho à ce que l’artiste nomme « le musée du graffiti ». Les catacombes sont effectivement un fabuleux palimpseste de graffitis qui gardent la mémoire de toute une vie artistique souterraine de la ville de Paris. Quand il parle de son travail dans les catacombes il déclare :

« C’est un legs à ma ville, une trace qui restera comme celle des tags au fusain datant du XVIIe siècle ».

L’artiste se place lui-même à un moment précis de cette vie artistique souterraine. Il est de passage dans ces lieux mais sa trace, qui se superpose à ce qu’il appelle les « prototags«  a la même valeur artistique et historique. Or le combat pour la reconnaissance de cet art de l’illégalité est au cœur du discours de Psyckoze.

« La République ou la mort », Graffiti communard, ©Atlas du Paris souterrain, la doublure sombre de la ville lumière.

« Illégal n’est pas forcément vandale … Je lutte pour valoriser une culture, je milite pour une totale et complète reconnaissance de l’art urbain en général, et donc du graffiti en particulier. L’une de mes préoccupations est de bien montrer que le tag n’est pas du vandalisme ».

Psyckoze, OpusDélits , 2009

Lutte pour la reconnaissance

C’est un discours éminemment politique que Psychoze soutient et qui entre en contradiction avec le discours officiel des institutions. Ainsi le musée Carnavalet en charge de la conservation de ces lieux depuis 2002 publie un ouvrage où l’on peut lire :

« Dans le dernier quart du XXème siècle, la fréquentation des carrières souterraines et des Catacombes, qui était restée jusqualors marginale et respectueuse de ces lieux historiques, s’est accrue par des phénomènes de mode générant un vandalisme mettant en péril leur conservation : multiplication des graffitis et des tags, dépôt d’ordures sauvages et destruction de consolidations historiques des carrières » .

Au cœur des ténèbres. Les catacombes de Paris. Les musées de la Ville de Paris, 2014.

Dans le discours officiel, les graffitis et tags sont mis sur le même plan que la dégradation « sauvage » et le non respect des lieux. Lors d’un entretien pour la radio le Mouv‘, Psyckoze dénonce la campagne de « nettoyage » des institutions qui, sous couvert de « conservation » et de lutte contre le « vandalisme », a effacé la plus part des « graffitis historiques » (ceux des premiers street artistes) mais aussi certains proto-tags datant du XVIIe siècle.

Psyckoze nous invite à nous confronter à cet espace de façon plus politique et à nous demander quelle est la valeur historique de l’art des catacombes.

Peut-être nous invite-il à nous pencher sur notre façon de faire de l’histoire. Aux premiers jours de leurs découvertes les grottes préhistoriques n’ont pas été reconnues comme telles.

Nombreux sont ceux, faisant partie de la communauté scientifique, qui n’ont pas d’emblée accordé à ces parois de valeur historique ou artistique. Psyckoze semble vouloir amener le public (le visiteur mais aussi l’acteur institutionnel) vers un « mea culpa » moderne et vers une reconnaissance de la valeur à la fois artistique et historique des graffitis souterrains et du street art en général.

« Psy » un lettrage que les institutions n’effaceront pas de sitôt ©Telerama

L’impasse de l’illégalité

Doit-on forcément légaliser le street art pour en reconnaître la valeur artistique ? Faut-il nécessairement le pratiquer dans les lieux autorisés pour que le pouvoir public ressente le besoin de le conserver ? Ce que semble nous dire l’art des catacombes c’est que s’il était réellement public, s’il ne se cachait pas, il perdrait toute son « aura«  et sa puissance émotionnelle. Il me semble que l’on doit aujourd’hui admettre la possibilité que le street art et l’art contemporain jouent avec l’illégalité. Ils négocient en permanence avec les forces de l’ordre et les institutions du « monde de l’art ».

A travers ce dialogue l’autorité publique est en conflit avec l’autorité de l’artiste parce que celui-ci ne s’accommode pas toujours des lieux consacrés à l’art.

Le street artiste, plutôt que d’investir un mur autorisé ou de répondre à une commande publique, préférera descendre dans les entrailles de la ville pour s’emparer d’un lieu qui a du sens pour lui. C’est une provocation nécessaire qui doit être reconnue comme faisant partie intégrante du processus de création. Embrasser l’illégalité c’est reconnaître au street art l’extrême liberté de son expression, comme une application moderne de la désobéissance civile.

Pour plus d’info sur le travail de Psy je vous invite à aller checker son site et son livre : Psyckoze, intimes errance cataphile.

Sarah Sudres

Etudiante en histoire de l'art et anthropologie à l'université Paris X et modeste gribouilleuse d'articles pour Eclectea. Tout ce qui nourrit l’éclectisme est une passion bonne à cultiver. Je les collectionnes un peu frénétiquement, de peur que mon esprit se fane.