Le retour – présentation

On nous parle beaucoup de retour en ce moment. Face aux dérives de notre système, à nos insatisfactions personnelles, on voit (ré)apparaitre le fantasme d’un âge d’or passé, qui serait caractérisé par un rapport plus authentique à la Terre, par un non arrachement de l’homme à sa nature, à sa production, à lui-même. La régression est aujourd’hui un projet éthique et politique. Et le retour est sorti de sa sphère conservatrice pour irriguer bien des imaginaires sociaux. En somme, toute une mythologie du retour s’est propagée dans notre société, d’où l’intérêt d’Eclectea pour ce thème. Mais commençons par un petit débrief conceptuel pour savoir de quoi nous allons parler. Car ce n’est pas si simple d’être de retour : tout a changé autour de celui qui revient, irrémédiablement. Le vrai retour serait-il alors impossible ? Non, c’est que le retour n’énonce pas un fait, mais tout un tas d’autres choses. Un processus d’abord, celui du retournement. Un échec ensuite, celui du départ, comme on le voit malheureusement aujourd’hui. Un mythe enfin. Car son impossibilité est constituante de son mouvement même. Donc la mythologie nouvelle autour du retour ne serait pas si originale ? Elle lui serait liée par nature et liée à un rejet du futur plutôt qu’à un appel du passé ? Peut-on finalement réinscrire le retour en tant que fait ? C’est ce que nous allons voir

 

Donc, qu’est-ce qu’un retour ?

Le retour en filigrane : dimensions temporelles du retour

Le retour est un mouvement, l’action de revenir d’où l’on est venu. Certes.

Dès lors, distinguer « Il est de retour » et « Il est revenu ». Alors que le second met l’accent sur du factuel brut, sur un constat quasi visuel, « il est de retour » souligne le processus qui fait que la personne est revenue, nous informe de l’élan qui l’a ramenée tout autant que du constat. Ce sont alors le changement de direction, la volte, le retournement opérés qui sont mis en avant.  L’un a partie liée avec la cause alors que l’autre a à voir avec la conséquence. Deux choses différentes sont énoncées quand on dit que quelqu’un est de retour et quand on dit que quelqu’un est revenu. Dans le premier cas, ce que l’on exprime finalement est : « les choses en sont arrivées à un point où il lui a été nécessaire de faire un mouvement arrière » ; alors que dans le second cas, on ne dit que le constat physique du retour achevé. Les deux nous renseignent sur des temporalités différentes. Ou plutôt, le retour nous informe ici sur une temporalité multiple, où un événement est toujours l’écho d’un autre, et où le présent n’est que le faux semblant transparent du passé : un retour en filigrane.

Ce passé est tout d’abord celui du temps du changement de direction, du « retournement ». Mais nous l’avons déjà évoqué, il s’agit de la cause, le geste initiateur : quand on parle ainsi du retour c’est finalement de l’échec du départ dont on parle. Il y a toujours une raison à être de retour, pas nécessairement pour revenir. On peut revenir sans motif, ou pour une cause accidentelle, non essentielle au revenir. Mais on s’en retourne parce qu’il y a eu une rupture, ou conscience d’une rupture. Alors que le revenir est linéaire. Paradoxalement, le revenir va de l’avant, est rectiligne. Le retour fait nœud, fait rupture. Il est un mouvement qui dévoile l’avortement d’un autre mouvement, il est le symptôme d’un mouvement inachevé. On peut donc décomposer l’Odyssée – retour le plus fameux de la littérature – en deux temps. Au début de l’épopée, chef d’une flotte de douze navires, Ulysse revient chez lui. La prise de Troie est réalisée, il s’agit de revenir à Ithaque, comme cela était prévu depuis le début, dans le prolongement logique d’un même mouvement de conquête. On peut considérer que le retour d’Ulysse commet lorsque son navire arrive en vue des côtes d’Ithaque, et que ses compagnons ouvrent l’outre aux vents contraires d’Eole, ramenant le bateau dans la tourmente et l’aventure, et rompant le mouvement. Ou, juste après, chez Circé, où se joue une rupture d’un autre genre encore : Ulysse reste un an prisonnier des bras de la magicienne, sans vouloir retourner à Ithaque. Le revenir linéaire s’est déchiré, et les mouvements aberrants du retour commencent. Mais peut-être est-ce que le revenir est impersonnel, impropre, et qu’Ulysse, en donnant par arrogance son nom à Polyphème, a attiré sur lui les foudres de Poseidon comme les doutes et les inévitables tribulations du retour. C’est en cela que l’Odyssée est l’histoire d’un retour, non pas dans le départ d’Ulysse de Troie, mais dans l’échec toujours répété de ce départ.

 

Toutefois qui parle d’un départ parle d’un premier état, et le retour donne à voir un triple écho. Car le retour et le « revenir » ne concernent pas le même plan du réel. Le retour a un modèle temporel alors que le revenir fonctionne sur un schème spatial. Ce qui revient, dans le retour, c’est le passé. Le retour n’est jamais seul, il est toujours l’envers d’une première fois, d’un « avant-départ ».

Dès lors, le retour est fait de ponts, il est rapprochement, constriction. Il n’est pas double, il est la liaison, l’entre-les-deux créé.

Ainsi on peut voir la dimension conséquentielle du retour : le retour en superposition d’un moment sur l’autre, d’un temps sur un autre, rapport, trait tracé entre deux éléments temporels. Il se distingue du « revenir-conséquence » en ne portant pas sur le fait présent, mais sur la liaison – la conséquence du retour est de créer un rapport, un pont, avec sa cause ; le revenir est sa propre conséquence.

Dans cet entre-les-deux, un îlot de consistance un peu plus dense : le retournement, premier écho cité plus haut.

Dès lors, s’intéresser au retour de quelque chose est toujours parler du rapport entre deux choses. Parler du contemporain « retour à la nature » sera toujours, in fine, questionner la liaison entre le retour contemporain à la nature et le passé de la présence à la nature, questionner le rapprochement lui-même plus que rapprocher/comparer. Mais aussi voir comment s’est fait le retournement. Démarche contemplative et démarche compréhensive, regarder le rapprochement, et suivre le retour.

Cependant avant toute chose une petite pause bien méritée avec un de nos retours préférés, celui de Denis Lavant chez lui, dans la dernière scène de Holy Motors, avec la musique de Gérard Manset

Le retournement comme rejet du présent et du futur :

Mais peut-être n’avons-nous pas encore tout dit du retournement lui-même : finalement le retour est sans doute davantage un détournement du futur et du présent qu’un appel du passé. C’est en regardant autour de nous que nous nous apercevons que l’arrière a disparu. C’est par un regard sur le présent ou le futur que l’on se retourne vers le passé pour comparer.

Décomposons le retournement lui-même : en premier lieu il y a la réalisation d’une différence (non souhaitée ou souhaitée par un départ, volontaire ou non), puis un retournement du regard d’abord, pour tenter d’évaluer cette différence (donc comparaison), suit, si la comparaison était à son avantage, la volonté de revenir au passé, et donc une volte de l’être dans son ensemble. Le retournement lui-même est donc pluriel : regard autour de lui, puis regard en arrière, puis mouvement vers l’arrière.

 

Le mythe du retour :

Parce qu’il est temporel, et non spatial, le retour s’oppose également au revenir en ce qu’il est toujours un échec. On peut revenir dans un lieu, non dans le temps. Mais au-delà de cette inexorabilité du temps, l’impossibilité du retour est au fondement même de la dynamique du retour. En effet, le revenir implique le départ de l’individu alors que le retour implique le départ de la chose elle-même (ce à quoi peut se doubler un départ de l’individu, mais pas nécessairement). Et c’est la conscience même de ce départ qui est le préliminaire au geste du retournement. On se retourne en arrière parce que l’arrière n’existe plus.

Le retour est donc le mouvement de redirection initié au moment même où la cible disparait.. Ne reste donc que la direction. Qu’en advient-il ? Une pure construction de l’esprit. Le retour est toujours la course après un mythe, petite mythologie personnelle, construction fantasmée de soi et des autres, ou grande fable mythologique d’un âge d’or paysan et arcadien. Et, on le sait, ce mythe est souvent vide de contenu, le retour a tendance à devenir sa propre direction, à se viser lui-même, serpent se mordant la queue.

Le passé, l’arrière, tels les pas d’Eurydice, nous appellent pour s’évanouir dans notre tour de nuque. Et c’est quand ils cessent totalement que l’on se retournent sur eux, lourd d’une insupportable angoisse.

Mais faut-il pour autant le dévaluer ? Que sauver du mouvement de retour ?

Conseiller de n’opérer le retour qu’en connaissance de cause de cette mythologie du retour, en dialogue avec ses propres projections fantasmées. Certes, mais encore ?

Comme nous l’avons vu, le processus du retournement est complexe : on est en rapport avec la contemplation d’un présent qui fait vouloir le passé. Comment créer et devenir dans une telle situation ? Tout l’enjeu du retour serait de l’opérer sans pour autant rejeter le présent à la fois comme interface de nos interactions avec le monde (et donc en tant que terrain d’action) et comme horizon global de nos projections.

Cela consisterait-il à dire que le retour n’est finalement que le geste du retournement, perpétuel et répété dans les deux sens, et que dès qu’il devient mouvement vers l’arrière ou le passé, il est revenir ?

L’objectif éthique serait alors de conserver la pureté des deux sphères, de préserver la linéarité du revenir de la rupture du retour, et de conserver au retour la pureté des retournements. On reviendrait pour revenir, et on se retournerait pour regarder, évaluer, penser.

Ce retour pur de tout revenir serait alors l’action de regarder autour de soi, prolongé par une considération sur le passé ; le bref geste de recul qui se défait de notre rapport immédiat au présent pour le considérer, et qui rentre en soi pour comparer ; un regard prolongé d’une mise en perspective, la réappropriation de son propre présent par sa mise en perspective dialogique avec un passé mythique.

En ce sens, c’est en fin de compte le revenir qui pourrait être associé à un mouvement, mais un mouvement spécifique, rectiligne uniforme, répondant au principe d’inertie. Et le retour serait au contraire une rupture d’inertie, la force personnelle qui nous extraie de ce mouvement rectiligne uniforme.

Cela ne veut plus dire grand-chose, et les articles d’Eclectea vous en diront maintenant beaucoup plus, bonne lecture !

 

 

Paulino Pepin

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