L’invisibilité des femmes dans le rap : entretien avec Madame Rap

Après avoir posé des bases dans un premier entretien consacré à l’opposition douteuse, mais pourtant admise, faite entre le rap et le féminisme, rentrons un peu plus dans le détail. En effet, malgré le manque de fondement de cette opposition, les femmes restent invisibilisées dans le rap. J’ai donc rencontré Eloïse Bouton, militante féministe et fondatrice de Madame Rap, un site qui entend « viser à redonner aux femmes la place qu’elles méritent » afin de réfléchir en profondeur sur le sujet.

Salut Eloïse et merci d’avoir accepté de réaliser cet entretien. Pour commencer, comment expliquer l’invisibilité des femmes dans le milieu rap ?

On peut l’expliquer par plusieurs raisons. Au niveau des jeunes rappeuses, il y a beaucoup d’autocensure : comme elles n’ont pas de role model à part Diam’s, il n’y a quasiment pas de rappeuses qui ont réussi à toucher le grand public en France. Se dire déjà « je vais être rappeuse », c’est compliqué de l’assumer jusqu’au bout, ne serait-ce que financièrement. Cela dit, ce phénomène touche aussi les hommes, être rappeur, c’est un métier de galère plus qu’autre chose au départ. Y’a donc un aspect financier qui s’ajoute à l’absence d’exemple de réussite en France : on sait donc pas si ça peut marcher.
Après le deuxième problème vient des structures professionnelles : les managers, les maisons de disque vont souvent dissuader une femme de rapper. On va lui dire « les femmes qui rappent, ça n’intéresse personne, il vaut mieux chanter », en essayant souvent de la diriger vers le R n’B plutôt que d’aller au bout de la démarche rap. On a plein de témoignages de rappeuses qui ont autoproduit des dizaines d’album parfois parce que personne n’a voulu les signer, et que leur rencontre avec des structures telles que j’ai citées s’est soldée par un « ouais, mais c’est pas ce qui marche, on veut que tu chantes ». Or souvent, les filles qui veulent rapper ne savent pas chanter vu que ça n’a rien à voir comme compétence, et le chant ne les intéresse pas. Y’a aussi des discours qui entrent en contradiction avec ce qu’elles sont et ce qu’elles veulent, du genre « on va te mettre à poil, te maquiller, et faire de toi une bonnasse ». Avant, il n’y avait déjà pas vraiment de prise de risque en diffusant des femmes dans le rap : aujourd’hui, c’est encore plus flagrant et des raisons économiques sur la crise de l’industrie musicale viennent justifier ce propos.
Ajoutons à cela le fait que les médias grand public boudent le rap : ils vont parler des ventes qui marchent le mieux, mais ne vont pas aller dénicher de nouveaux artistes rap, ce qui n’arrive que chez les médias spécialisés. Je suis journaliste indépendante à côté, et je vois bien ça quand je propose des sujets sur des rappeuses : on me renvoie toujours l’image d’un public de niche et que tout le monde s’en fout. Or, je ne pense pas ! Quand on additionne tous ces niveaux, on voit que c’est vraiment compliqué : il faut donc en vouloir pour dépasser tout ça.

La rappeuse Diam’s

Quand je demande à mes potes de me citer un role model de rappeuse, le nom de Keny Arkana revient en plus de celui de Diam’s. Tu la considères comme telle ?

Carrément. Mais elle est beaucoup plus confidentielle que Diam’s. Comme Casey en fait : ce sont des rappeuses engagées, même si le mot est galvaudé, que j’adore. Seulement elles n’ont pas la même visibilité médiatique que Diam’s, qui a touché un public très large : c’est devenue presque une artiste pop en fait ! Keny Arkana reste quand même un sacré exemple : elle n’a pas bougé par rapport au début, n’a pas cédé aux tentations d’être médiatisée.

La rappeuse Keny Arkana

Il est vrai que Keny Arkana est assez minoritaire.

En effet : peu de gens acceptent d’écouter une femme rapper sans être dans des préjugés sexistes, sans être dans le jugement. Y’a aussi peu de gens qui aiment assez le rap pour le respecter : beaucoup de gens ignorent cette culture, et la méprisent par ignorance avec tout le propos « c’est pas de la musique, c’est des voyous », tous les trucs que j’entendais lorsque j’étais adolescente. C’est sûr que c’est un public de niche, mais y’a une énorme responsabilité des médias dans la manière de communiquer : si tous les médias grand public faisaient des interviews de Keny Arkana, car déjà il faudraient qu’ils l’interviewent, ce serait déjà pas mal. Or, elle reste dans une presse de niche destinée à un public déjà convaincu. Ça fait un peu entre soi, la presse spécialisée parle à des gens déjà convaincus que Keny Arkana est intéressante. Si elle était interviewée sur une chaîne grand public comme l’a été Diam’s à l’époque, ou bien dans l’Obs’ ou Le Monde, ça toucherait déjà un plus grand de nombre de personnes qui à la base ne connaissaient pas.
Et si en plus, l’angle du papier c’est de dire « c’est une niche, c’est bizarre », ça reste un cas particulier ! Alors que si tu introduis le sujet avec un angle qui parle à tout le monde, ça va évidemment toucher plein de gens, et pas juste trois anars fan de rap. Souvent, quand je fais écouter des rappeuses à un entourage qui n’est pas du tout branché hip-hop et qui en plus de ça a des préjugés sur cette musique, je me rends vite compte que tout vient du storytelling. Si tu racontes l’histoire en prenant en compte le fait que la nana vient de marseille, ça change tout, vu que le vécu du personnage intéresse les gens. C’est une porte d’entrée, qui peut permettre au grand public d’être moins braqué avant toute écoute de la musique. C’est une chose que je vois dans mon cercle intime, mais je me demande si ce n’est pas une solution d’introduire les choses comme ça.

J’en avais l’impression, ça fait un peu « prophétie auto-réalisatrice » : l’affirmation que l’on produit devient réelle dans ses conséquences.

Exactement, ça fonctionne sur beaucoup d’autre choses : il suffit qu’on dise qu’un film soit pourri pour qu’au final on trouve des raisons pour le considérer comme tel.

Eloïse Bouton et Emeraldia Ayakashi sont les fondatrices de l’association « Madame Rap »

Pour revenir sur Diam’s, il est vrai qu’elle a réussi le tour de force de passer d’un public spécialisé à un public populaire.

Oui, c’est clair. Elle assure grave de toute façon, elle n’est pas arrivée par hasard : sur son premier freestyle, elle est déjà impressionnante. En même temps, elle parle au grand public car à part quelques titre engagés, il est facile de s’identifier à ce qu’elle produit. Elle est dans une féminité qui n’est pas menaçante : pour les femmes c’est pas une rivale, c’est la « bonne copine », et pour les mecs, c’est la fille « masculine mais pas trop », qui n’est pas une salope mais qui peut jouer là dessus. Elle est pas trop dérangeante, elle est blanche donc on reste un peu dans une forme de norme. Ajoutons à cela qu’elle vient d’une banlieue plutôt pépère et bourgeoise : tout ça doit être pris en compte. Mais c’est vrai que c’est intéressant : c’est la seule qui a réussi à faire ce pont là.

Est ce que c’est à partir du constat d’invisibilité des femmes dans le rap que Madame Rap s’est créé ?

Principalement, c’est ça. J’avais fait un mémoire durant mes études d’anglais sur l’invisibilisation des femmes dans le rap aux Etats-Unis. Déjà à l’époque, j’avais galéré pour imposer mon sujet : on me disait que le rap n’est ni un sujet ni un objet d’étude. J’avais quand même réussi, et ça m’avait vachement intéressé : c’est un point de croisement entre le féminisme, tout ce qui touche à l’intersectionnalité, une culture qui se décline sous plusieurs formes et pas seulement en musique. Comme j’ai toujours adoré le rap, j’ai toujours eu cet intérêt pour la question. Mais il est vrai que quand t’es dans un milieu bourgeois, ou académiqiue, le rap est perçu à la limite comme un truc sympa, on va s’écouter un petit NTM pour s’encanailler par exemple. La référence au rap reste toujours associée à quelque chose de très contestataire…

Ce que tu dis là est assez raccord avec l’utilisation dans les manifestations de punchlines en tant que slogan notamment le « Se lever pour 1000-2 c’est insultant » de SCH, ou encore « Le monde ou rien » de PNL. La mobilisation de la référence rap semble encore être utilisée comme outil de revendication.

Tu le sens bien, dès que tu dis que t’aimes ça tu passes pour rebelle : c’est un peu débile, mais pourquoi pas. Y’a quand même un éventail assez large, de Keny Arkana à Shay, en passant par Liza Monet… Mais c’est de cette manière que le rap reste perçu : on reste dans du « rohlala ils sont fâchés ! ».

Comme je suis militante féministe à côté, j’ai déjà entendu des propos du genre « comment tu peux être féministe et aimer le rap ? C’est incompatible ! ». Or, cette volonté de renvoyer à ses contradictions ça marche dans les deux sens : on peut rétorquer « oui, toi t’écoutes pas de rap, mais tu t’épiles », ou « tu vas faire les soldes comme tout le monde ». On a toutes des contradictions, on peut pas être une puriste absolue. Y’a une inquiétude liée à une trahison de la cause, alors que ces mêmes filles vont adorer lire Céline ou regarder des films de Polanski.
Toutes ces raisons là, le fait que j’écoutais des rappeuses depuis longtemps ajouté au manque de visibilité de celles-ci, voire à des propos pointant l’absence complète des rappeuses à part Missy Eliott a motivé Madame Rap. Ma réponse à ces propos, c’est « Si, il y en a, mais vous n’y avez pas accès, ou parce que vous ne vous y intéressez pas vraiment». C’est quand même terrible que cette culture soit toujours méprisée, alors qu’aux Etats-Unis, tout le monde écoute du rap : il appartient à tout le monde. En France, il est toujours associé à une musique de jeunes garçons non blancs.

C’est donc sur cette base que se construit Madame Rap ?

Voilà, pour ces trois raisons. Plus précisément, je revenais d’un dîner avec des féministes où on m’avait charriée là dessus encore une fois, en me traitant de fausse féministe. J’avais passé ma soirée à être dans une posture de merde (rires), à défendre parfois des trucs indéfendables. J’étais seule contre toutes, et en rentrant chez moi, j’ai décidé de créer un tumblr pour référencer des rappeuses que je connaissais : en quelques heures je suis arrivé à en comptabiliser 300. Je me suis donc un peu vengée de mon dîner sur ma page facebook en postant ce tumblr. Ça a pris beaucoup d’ampleur, vu que le tumblr a ensuite été relayé par Rue89, puis les inRocks. Je me suis alors dit qu’il fallait développer la chose, avec un véritable aspect éditorial.

Comment définirais-tu le mode d’action de Madame Rap ? Autrement dit, quels sont vos outils pour donner une visibilité aux femmes dans le rap ?

La mise en réseau est très importante : c’est l’isolement qui fait que les femmes ne vont pas au bout de leurs ambitions. Elles ont l’impression d’être toutes seules dans leur chambre, dans leur studio, sans relai. C’est déjà très intéressant si elles ne font qu’en parler avec d’autres artistes qui vivent la même chose. On essaie de créer un espace où leur musique peut être relayée. Notre seul code est de ne pas partager des musiques que l’on aime pas : mais on partage des idées avec lesquelles on n’est pas en accord, tant qu’il n’y a rien d’extrême, agressif, violent, ou insultant. Le but, c’est d’obtenir une pluralité des voix, des visages, que ce ne soit pas juste « Diam’s et rien d’autre », et de voir si telle ou telle rappeuse lui ressemble ou pas.
Emeraldia, la DJ avec laquelle je bosse peut produire des tracks pour des rappeuses : on avait donc sorti en novembre dernier une compilation digitale contre les violences faites aux femmes, et on avait lancé un appel à projet pour que des rappeuses posent sur une instru qu’elle avait composée. Là, j’ai posté tout à l’heure les trois titres qu’on trouvait les plus sympa. L’idée derrière ça, c’est qu’elles puissent exister, que ça leur donne confiance, pour qu’elles discutent entre elles. Y’a même des artistes qui nous contactent pour nous dire « Tiens, j’ai vu sur Madame Rap une interview d’une artiste qui vient de Montpellier comme moi », et hop, on met en relation.
On essaie donc de créer ce lien là en organisant des événements, on en a fait un dernièrement, et on essaie d’en monter un autre au printemps avec des open mic destinés à des rappeuses amatrices. Il s’agit de donner la parole à des rappeuses en devenir, qui ne sont pas encore professionnelles, suivi par des DJ Sets. Pour ma part, je participe à des conférences qui font le lien entre féminisme et rap : l’intérêt c’est de sortir de Paris, pour aller dire ce qui existe, d’y aller avec une rappeuse pour le côté scène. Je n’ai pas envie à moi seule d’être l’incarnation du projet : ça doit être un espace qu’on s’approprie, et qu’elle se sente autant « Madame Rap » que moi.
C’est le but, et à terme on aimerait que Madame Rap devienne un label : il faudrait signer, puisqu’il y a un manque et que personne ne prend de risques. Au départ il s’agira de signer les femmes, même si il ne s’agit pas d’exclure les hommes ou les trans, même si c’est à elles qu’il faut donner une visibilité qu’elle n’ont pas. On est en chemin.

Madame Rap

Et pour faire durer le plaisir, voilà la dernière mixtape de Madame Rap : bonne écoute !

Paul Facen

Etudiant en Science Politique, passionné de cinéma et de musiques répétitives.

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